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Laissons la place à Edgar Morin qui s’exprime sur son parcours, ses idées et sa vision de la résistance

Jacques Hallard
mercredi 21 décembre 2016 par isias



ISIAS Philosophie Sociologie Psychologie Politique
Laissons la place à Edgar Morin qui s’exprime sur son parcours, ses idées et sa vision de la résistance
Série Résistance – Résister : Pourquoi ? A qui ou à quoi ? Comment ? Partie 2
Jacques HALLARD, Ing. CNAM – Sitehttp://www.isias.lautre.net/ISIAS – 21 décembre 2016

Introduction

Une sélection de divers documents qui nous éclairent sur un personnage exceptionnel, Edgar Nahoum, dit Edgar Morin né en 1921, dont la vie, le vécu, les préoccupations, les prises de positions, les champs abordés avec ‘Méthode’, les très nombreux textes publiés et une forte influence intellectuelle sur notre monde contemporain, vont continuer à nous faire réfléchir, à nous aider à opter pour des engagements orientés vers des actions justes, respectueuses des systèmes complexes, des vertus humaines fondamentales et des organisations sociales ouvertes : ‘La Voie’ pour le respect du vivant, la sauvegarde de notre ‘Terre-Patrie’ et une solidarité librement partagée aujourd’hui et assurée pour les générations futures.


Sommaire :

1. (Re)découvrir la personnalité et l’œuvre d’Edgar Morin avec Wikipédia

2. (Ré)écouter Edgar Morin avec Laure Adler chez France Culture (2015)

3. L’intégrale en cinq entretiens avec Edgar Morin (1999) France Culture

4 . Attentats à Paris novembre 2015 : Réflexions d’Edgar Morin (France Culture)

5. Après les attentats du 13 novembre, résister, c’est quoi ? Par Marine Le Breton

6. Edgar Morin : « Essayons de résister » après le 13 novembre 2016 (France Culture)

7. Edgar Morin : ’Epouser les combats de son temps’ Par Nicolas Truong

8. Critique de la voie d’un positivisme de la complexité selon Edgar Morin

9. L’esprit de résistance chez Edgar Moin Par Andrea Cirla

10. Edgar Morin : ’Le temps est venu de changer de civilisation’ Par Denis Lafay 

11. Edgar Morin s’exprime à ‘Nuits Debout’ 06 mai 2016 Sur le ‘Blog d’André’

12. Edgar Morin : ’Nous traversons une crise profonde de civilisation’ Par D.Kerchouche

13. Pour Edgar Morin ‘résister’ est un mot très actuel, revue ‘ENTRéE’

14. Edgar Morin : ’Nous sommes condamnés à résister’ avec ‘L’Obs’

15. Edgar Morin : « La résistance me rend vivant ! Avec Terraéco’

16. Critique : Edgar Morin ou la pensée kleenex – Par Raphael Sorin

17. La crise au prisme de la ’pensée complexe’ d’Edgar Morin - Par Robert Jules

18. Archives avec l’étiquette : Edgar Morin – Documents ‘Le blog du jeudi’

19.Accès à des articles d’actualités concernant Edgar Morin

20. Edgar Morin - Ses meilleures citations d’après ‘Le Monde.fr’ 

1.
(Re)découvrir la personnalité et l’œuvre d’Edgar Morin avec Wikipédia

« Edgar Nahoum, dit Edgar Morin, né à Paris le 8 juillet 1921, est un sociologue et philosophe français. Il définit sa façon de penser comme « constructiviste »1 en précisant : « c’est-à-dire que je parle de la collaboration du monde extérieur et de notre esprit pour construire la réalité ».

Sommaire de l’article que lui consacre Wikipédia

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2.
(Ré)écouter Edgar Morin avec Laure Adler chez France Culture

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Edgar Morin, l’éternel insurgé (1/5) : ’Aujourd’hui, il y a un improbable : ce sont toutes ces forces vitales qui jaillissent de partout’ - iTunes / RSS Exporter- 24.02.2014 – Vidéo de 44 min à écouter

Invité de Laure Adler, le philosophe Edgar Morin revient sur ses quêtes personnelles : l’angoisse de la mort, comment définir l’homme, ses engagements politiques et conclut sur sa ’foi dans l’improbable’ et l’engagement de tous ’dans cette lutte titanesque pour l’avenir de tout le genre humain’.

Edgar Morin Photo • Crédits : Radio France

Il a dépassé allègrement le cap des 90 ans et il est - pour paraphraser le titre d’un de ses ouvrages - toujours sur la brèche, toujours prompt à cartographier l’événement, qu’il soit politique, intellectuel ou artistique. Il n’est pas, comme il le dit lui-même, un « vieux vieux » mais un « vieux jeune », continuant, à travers le monde, par ses ouvrages (sa bibliographie comporte plus de cent titres dans l’ensemble des domaines) et ses conférences, à prêcher pour la citoyenneté d’un monde plus égalitaire et plus soucieux de la préservation de la nature. Indigne il l’était aux côtés de Stefan Hessel dont il était l’ami et avec qui il partageait les combats de la résistance, indigné il demeure, pointant en France une régression identitaire et le réveil des vieux démons du racisme.

Tout au long de la semaine, parcours d’un homme au savoir encyclopédique qui ne cesse de nous mettre en alerte. Ce soir, Laure Adler s’entretient avec Edgar Morin, sociologue et philosophe.

La philosophie ou la pensée passe par l’anthropologie, c’est-à-dire on ne peut pas mettre entre parenthèses ce que nous sommes, ce tissu de contradictions, de mélange de raison et de folie, de délire que nous sommes. Rediffusion de l’émission du 4 avril 2011.

Source : https://www.franceculture.fr/emissions/hors-champs/edgar-morin-leternel-insurge-15aujourdhui-il-y-un-improbable-ce-sont-toutes

Edgar Morin, l’éternel insurgé (2/5) : Dialogue avec Florence Malraux - iTunes / RSS Exporter– 25.02.2014 - Vidéo de 44 minutes à écouter

Entretien croisé entre Edgar Morin et Florence Malraux : leur rencontre pendant la guerre, l’engagement dans la résistance d’Edgar Morin, leur amitié qui a duré. Cette rencontre radiophonique est l’occasion de se replonger dans leurs nombreux souvenirs de la résistance et de l’après-guerre.

Il a dépassé allègrement le cap des 90 ans et il est - pour paraphraser le titre d’un de ses ouvrages - toujours sur la brèche, toujours prompt à cartographier l’événement, qu’il soit politique, intellectuel ou artistique. Il n est pas, comme il le dit lui-même, un « vieux vieux » mais un « vieux jeune », continuant, à travers le monde, par ses ouvrages (sa bibliographie comporte plus de cent titres dans l’ensemble des domaines) et ses conférences, à prêcher pour la citoyenneté d’un monde plus égalitaire et plus soucieux de la préservation de la nature. Indigne il l’était aux côtés de Stefan Hessel dont il était l’ami et avec qui il partageait les combats de la résistance, indigné il demeure, pointant en France une régression identitaire et le réveil des vieux démons du racisme.

Tout au long de la semaine, parcours d’un homme au savoir encyclopédique qui ne cesse de nous mettre en alerte. Ce soir, Edgar Morin dialogue avec Florence Malraux.

« Je suis quand même un garçon assez timoré, j’ai compris la différence qu’il y a entre survivre et vivre. Je pouvais survivre, me planquer, même passer en Espagne. Mais vivre... je me disais... voyons... toute la jeunesse du monde est engagée maintenant dans la lutte, risque sa vie. Il y a une lutte peut-être comme la lutte du Bien contre le Mal, encore que le Bien n’était pas aussi bien qu’on pouvait l’imaginer. Il y a eu une lutte dantesque, je dirais où des jeunes se sont levés, moi si je ne participe pas à ça je sais que je ne vivrai pas, je survivrai comme une larve ».

Source : https://www.franceculture.fr/emissions/hors-champs/edgar-morin-leternel-insurge-25dialogue-avec-florence-malraux

Edgar Morin, l’éternel insurgé (3/5) : En compagnie de Michel Wieviorka - iTunes / RSS Exporter- 26.02.2014 – Vidéo de 44 minutes à écouter

[Désolé, l’écoute de ce son est indisponible – France Culture].

Troisième volet de la semaine de ’Hors-champs’ consacrée à Edgar Morin. En compagnie du sociologue Michel Wieviorka, ils abordent une variété de sujets : la pensée sociologique, la rumeur d’Orléans et l’antisémitisme, le néo-racisme, le savoir interdisciplinaire et la notion de complexité.

Il a dépassé allègrement le cap des 90 ans et il est - pour paraphraser le titre d’un de ses ouvrages - toujours sur la brèche, toujours prompt à cartographier l’événement, qu’il soit politique, intellectuel ou artistique. Il n est pas, comme il le dit lui-même, un « vieux vieux » mais un « vieux jeune », continuant, à travers le monde, par ses ouvrages (sa bibliographie comporte plus de cent titres dans l’ensemble des domaines) et ses conférences, à prêcher pour la citoyenneté d’un monde plus égalitaire et plus soucieux de la préservation de la nature. Indigne il l’était aux côtés de Stefan Hessel dont il était l’ami et avec qui il partageait les combats de la résistance, indigné il demeure, pointant en France une régression identitaire et le réveil des vieux démons du racisme.

Tout au long de la semaine, parcours d’un homme au savoir encyclopédique qui ne cesse de nous mettre en alerte. Ce soir, Edgar Morin dialogue avec Michel Wieviorka, sociologue.

Source : https://www.franceculture.fr/emissions/hors-champs/edgar-morin-leternel-insurge-35en-compagnie-de-michel-wieviorka

Edgar Morin, l’éternel insurgé (4/5) :’La pensée est toujours au départ quelque chose d’interrogatif’ - iTunes / RSS - Exporter- 27.02.2014 – Vidéo de 44 minutes

Quatrième partie de la série ’Hors-champs’ avec comme invité le sociologue Edgar Morin qui explique ce que penser veut dire, revient sur son engagement communiste et se souvient de mai 68. Il est persuadé que l’aspiration à l’épanouissement personnel renaîtra. Il appelle à une métamorphose.

Edgar Morin • Crédits : Radio France – Voir à la source.

Il a dépassé allègrement le cap des 90 ans et il est - pour paraphraser le titre d’un de ses ouvrages - toujours sur la brèche, toujours prompt à cartographier l’événement, qu’il soit politique, intellectuel ou artistique. Il n est pas, comme il le dit lui-même, un « vieux vieux » mais un « vieux jeune », continuant, à travers le monde, par ses ouvrages (sa bibliographie comporte plus de cent titres dans l’ensemble des domaines) et ses conférences, à prêcher pour la citoyenneté d’un monde plus égalitaire et plus soucieux de la préservation de la nature. Indigne il l’était aux côtés de Stefan Hessel dont il était l’ami et avec qui il partageait les combats de la résistance, indigné il demeure, pointant en France une régression identitaire et le réveil des vieux démons du racisme.

Tout au long de la semaine, parcours d’un homme au savoir encyclopédique qui ne cesse de nous mettre en alerte.

Ce soir, Laure Adler s’entretient avec Edgar Morin. Penser, c’est penser sa condition, c’est penser d’autres conditions humaines, que nous sommes faillibles et d’essayer d’éviter au maximum tous ses pièges. Je dirai que c’est l’activité la plus importante de l’esprit car elle demande un travail incessant, comme disons, la vache rumine d’un de ses estomacs à l’autre, la pensée rumine une idée ou une connaissance non pas d’un estomac à l’autre, mais essaye de la retourner sous tous ses angles et de la considérer, de l’interroger et de réfléchir.

France Culture © 2016 - Source : https://www.franceculture.fr/emissions/hors-champs/edgar-morin-leternel-insurge-45la-pensee-est-toujours-au-depart-quelque-chose

Edgar Morin, l’éternel insurgé (5/5) : ’Le problème essentiel, c’est de donner une pensée, une perspective, une voie’ - iTunes / RSS Exporter- 28.02.2014 – Vidéo de 43 minutes à écouter.https://www.franceculture.fr/emissi...

Cinquième et dernière émission de la semaine ’Hors-champs’ consacrée au sociologue Edgar Morin. Il est interrogé notamment sur sa citoyenneté, ses perspectives d’avenir pour l’humanité, l’écologie et ses projets à l’âge de 92 ans.

Il a dépassé allègrement le cap des 90 ans et il est - pour paraphraser le titre d’un de ses ouvrages - toujours sur la brèche, toujours prompt à cartographier l’événement, qu’il soit politique, intellectuel ou artistique. Il n est pas, comme il le dit lui-même, un « vieux vieux » mais un « vieux jeune », continuant, à travers le monde, par ses ouvrages (sa bibliographie comporte plus de cent titres dans l’ensemble des domaines) et ses conférences, à prêcher pour la citoyenneté d’un monde plus égalitaire et plus soucieux de la préservation de la nature. Indigne il l’était aux côtés de Stefan Hessel dont il était l’ami et avec qui il partageait les combats de la résistance, indigné il demeure, pointant en France une régression identitaire et le réveil des vieux démons du racisme.

Tout au long de la semaine, parcours d’un homme au savoir encyclopédique qui ne cesse de nous mettre en alerte. Ce soir, Laure Adler s’entretient avec Edgar Morin.

« Je suis extrêmement inquiet mais je ne suis pas fataliste parce que je pense que l’imprévu arrive. Une de mes maximes c’est ’Attends-toi à l’inattendu’. [...] Je continue à prêcher dans ce que j’appelle le désert, c’est-à-dire mon message se disperse comme les graines d’un arbre » .

Intervenant : Edgar Morin : philosophe, anthropo-sociologue, théoricien de la ’pensée complexe’

Source : https://www.franceculture.fr/emissions/hors-champs/edgar-morin-leternel-insurge-55le-probleme-essentiel-cest-de-donner-une-pensee

« Edgar Morin l’éternel insurgé » : liens vers les 5 émissions d’entretiens avec Edgar Morin diffusées sur France Culture du 24 au 28 février 2014 – Document CNRS – Publié le 18 mars 2014 par Guilloteau[Autres voies d’accès possibles]

« Edgar Morin l’éternel insurgé » : liens vers les 5 émissions d’entretiens avec Edgar Morin diffusées sur France Culture du 24 au 28 février 2014.

Emission « Hors-champs » par Laure Adler (du lundi au vendredi de 22h15 à 23h)

(1/5) Laure Adler s’entretient avec Edgar Morin, sociologue et philosophe.
Rediffusion le 24 février 2014 de l’émission du 4 avril 2011

sur http://www.franceculture.fr/emission-hors-champs-edgar-morin-l-eternel-insurge-15-2014-02-24

(2/5) Edgar Morin dialogue avec Florence Malraux - 25.02.2014

sur http://www.franceculture.fr/emission-hors-champs-edgar-morin-l-eternel-insurge-25-2014-02-25

(3/5) Edgar Morin dialogue avec Michel Wieviorka et Laure Adler - 26.02.2014

sur http://www.franceculture.fr/emission-hors-champs-edgar-morin-l-eternel-insurge-35-2014-02-26

(4/5) le 27.02.2014 à 22:15 Laure Adler s’entretient avec Edgar Morin

sur http://www.franceculture.fr/emission-hors-champs-edgar-morin-l-eterne-insurge-45-2014-02-27

(5/5) le 28.02.2014 à 22:15 Laure Adler s’entretient avec Edgar Morin

sur http://www.franceculture.fr/emission-hors-champs-edgar-morin-l-eternel-insurge-55-2014-02-28

Source : http://www.iiac.cnrs.fr/article468.html http://www.iiac.cnrs.fr/plugins/kit...

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3.
L’intégrale en cinq entretiens avec Edgar Morin (1999) France Culture logo france culture

Portrait d’Edgar Morin en 2004.• Crédits : Ulf Andersen/Aurimages - AFP

Edgar Morin était l’invité d’’A voix nue’ au micro de Mari-Christine Navarro au cours de cinq entretiens diffusés sur France Culture en novembre 1999.

24.11.2016 - 1999

Edgar Morin : ’Le grand effort de civilisation est d’échapper au talion’

Cinquième et dernier entretien de la série ’A voix nue’ avec Edgar Morin qui passe en revue les grandes étapes de sa vie, donne son opinion sur la nécessité...

24.11.2016 - 1999 Photo

Edgar Morin : ’La connaissance doit nous amener devant le mystère des choses’

Quatrième épisode de la série ’A voix nue’ de 1999 avec Edgar Morin comme invité qui parle de son refus de toute pensée manichéenne, de son appétit pour...https://www.franceculture.fr/sociol...

24.11.2016 - 1999 Photo

Edgar Morin : ’La politique c’est ma façon d’être lié aux autres’

Troisième volet de la série ’A voix nue’ diffusée en 1999 avec le penseur Edgar Morin qui analyse ici son travail sociologique et livre ses interrogations...

24.11.2016 - 1999 Photo

Edgar Morin : ’Ma mère, c’est une image tellement forte et en même temps mythologique’

Deuxième entretien avec Edgar Morin dans la série ’A voix nue’ en 1999 dans lequel le sociologue parle de la mort de sa mère, un ’Hiroshima’ qui l’a fait...https://www.franceculture.fr/sociol...

24.11.2016 – 1999 Photo

Edgar Morin : ’Je n’ai jamais voulu me laisser déterminer par mon identité juive’

Premier entretien de la série ’A voix nue’ avec Edgar Morin consacré à son identité ’néo-marrane’, à sa conception de la judaïté et aux multiples facettes...

France Culture © 2016 - Source : https://www.franceculture.fr/dossiers/edgar-morin-lintegrale-en-cinq-entretiens-1999

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4.
Attentats à Paris novembre 2016 : Réflexions d’Edgar Morin (France Culture)

Sociologie de l’intégration 2 Vidéo de 44:09 minutes - Ajoutée le 21 novembre 2015 par Sociologie de l’intégration 2

Emission ‘Hors-champs’, Laure Adler, 16-11-2015. Invité : Edgar Morin, philosophe, anthropo-sociologue

Source : https://www.youtube.com/watch?v=zksfgIx2IaQ

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5.

Après les attentats du 13 novembre, résister, c’est quoi ? – ‘Le HuffPost’ | Par Marine Le Bretonhttp://www.huffingtonpost.fr/marine...- Publication : 20/11/2015 07h36 CET Mis à jour : 20/11/2015 22h01 CET

ATTENTATS - Résistance. Ce mot est lié à l’histoire de la France. Il nous rappelle ces citoyens qui se sont battus sur le territoire jusqu’à la Libération en 1944. Il nous rappelle que même dans les heures les plus sombres, certains étaient prêts à se rassembler, à se battre par tous les moyens, contre une situation insoutenable.

Après les attentats du vendredi 13 novembre dans plusieurs lieux de la capitale, il semblerait que les Français soient à nouveau ’entrés en résistance’. Mais celle-ci prend une forme nouvelle. Ici il n’est pas question d’opérations violentes, ni même d’actions pacifiques hors du commun comme des manifestations ou diffusions de tracts. La résistance, à une semaine du drame qui causé la mort de 129 personnes, est à la fois simple et compliquée : il s’agit de vivre normalement. Simple, car elle ne requiert pas de modifier ses habitudes. Compliquée, car la peur et la peine ressenties depuis quelques jours incitent à rester chez soi, pour ne prendre aucun risque.

Lire aussi : Les artistes appellent à être ’debout’ ce vendredi à 21h20

Lire la suite sur le site : http://www.huffingtonpost.fr/2015/11/20/attentats-resistance-vivre-normalement_n_8592156.html

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6.
Essayons de résister » après le 13 novembre 2016

’Si nous régressons, la roue de l’histoire nous passera sur le ventre. Essayons de résister à cela’ iTunes / RSS Exporter- 16.11.2015 – Vidéo de 44 minutes à écouter

Après la tragédie des attentats qui ont touché la France ce vendredi 13 novembre 2015 et la profonde tristesse qui nous habite en ces jours de deuil national, le sociologue et philosophe Edgar Morin tente d’apporter un éclairage aux questions posées.

Photo - Hommage, attentats du 13 novembre 2015 à Paris, Archives• Crédits : Delphine Evenou - Radio France

Invité de ’Hors -champs’, le sociologue, philosophe et intellectuel engagé Edgar Morin nous livre ses réflexions aux lendemains des attentats de Paris du 13 novembre 2015. Il donne son avis sur la guerre en Syrie et la stratégie des puissances occidentales dans ce conflit et s’exprime sur la situation en France où l’on voit ’le progrès des idées régressives’ et ’la décadence totale des idées universalistes’.

« Il y a un problème d’éducation. Il faut réformer notre enseignement. Il faut enseigner aux gamins, je dirais la complexité, c’est-à-dire de voir que tout n’est pas blanc et tout n’est pas rose, d’essayer de comprendre ce que sont les religions, de leur donner des pistes pour lutter contre l’erreur et l’illusion, les inciter à comprendre autrui. Il y a toute une réforme en profondeur qu’on n’a même pas commencé. Moi je dis qu’il y a beaucoup à faire mais c’est une affaire longue, une affaire difficile. C’est aussi difficile maintenant d’essayer d’arrêter les combats en Irak et en Syrie qu’aujourd’hui de trouver un nouveau climat ».

Edgar Morin • Photo - Crédits : Corinne Amar - Radio France

Intervenant : Edgar Morin : philosophe, anthropo-sociologue, théoricien de la ’pensée complexe’

Source : https://www.franceculture.fr/emissions/hors-champs/edgar-morin-si-nous-regressons-la-roue-de-lhistoire-nous-passera-sur-le-ventre

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7.
Edgar Morin : ’Epouser les combats de son temps’ - Par Nicolas Truong. DocumentLe Monde’. Publié le 10.06.2010 à 14h22 • Mis à jour le 11.06.2010 à 16h14.

Comment résister, lors de l’Occupation, mais aussi, aujourd’hui, à l’heure de la colonisation des territoires et des imaginaires ? C’est à cette question qu’Edgar Morin a répondu le lundi 7 juin, à l’auditorium du Monde, lors d’une rencontre intitulée ’Eloge de la résistance’, quelques semaines après la sortie d’un hors-série consacré à ce ’philosophe indiscipliné’.

’Philosophe’, parce qu’il a touché à tous les domaines du savoir : la sociologie, l’anthropologie ou l’histoire immédiate, mais également la biologie ou les sciences de l’information, et parce qu’il a tenté d’en saisir le sens et la complexité, notamment à travers son grand oeuvre, La Méthode (1977-2006).

’Indiscipliné’, parce qu’il a su résister à l’occupant nazi, mais aussi à la discipline du Parti communiste, dont il fut exclu en 1951. Parce qu’il s’opposa à la guerre en Algérie, mais dénonça très tôt les assauts du Front de libération nationale (FLN) contre les partisans de Messali Hadj (1898-1974), l’un des pionniers de la lutte anticoloniale algérienne. Parce qu’il a résisté à la vogue et à la vague structurale ou postmoderne qui proclamait la ’mort de l’Homme’, la ’disparition du sujet’ ou la ’fin des grands récits’.

Edgar Morin, pourtant, ne met pas tout sur le même plan. Et sait ce mélange de hasard et de nécessité qui fait un destin : ’Que serions-nous devenus sans la Résistance ? Nous aurions eu une carrière. Grâce à la Résistance, nous avons eu une vie’, aime-t-il répéter. Il sait aussi qu’il y a des grandes et des petites résistances. Celles pour lesquelles il faut savoir risquer sa vie, d’autres uniquement sa réputation.

Il faut savoir dire ’non’ lorsque les droits humains sont bafoués. Mais également dire ’oui’ à l’inventivité politique, économique, sociale ou éducative. ’Non’ aux carcans disciplinaires qui sclérosent selon lui la vie scolaire et universitaire, mais ’oui’ à la transdisciplinarité et aux pratiques pédagogiques qui favorisent l’apprentissage du savoir mais aussi la coopération solidaire et la connaissance de l’ère planétaire. ’Non’ au ’choc des cultures’, mais ’oui’ à une symbiose, à une osmose, à une politique des civilisations. Ainsi la résistance est-elle conçue chez lui comme un acte libérateur et créateur.

Soixante-dix ans après l’appel du 18 juin 1940, Edgar Morin reste fidèle à l’esprit du Conseil national de la Résistance (CNR). Car, comme l’écrivaient en 2004 de grands vétérans des Forces combattantes de la France libre dans un vibrant ’Appel à la résistance’, le CNR fut à la fois le front du refus de l’Occupation, mais aussi un laboratoire d’innovations politiques majeures, qui permit à la fois la naissance de la Sécurité sociale et l’élargissement de la liberté de la presse.

Et de lancer, à l’usage de toutes les générations menacées d’une ’amnésie généralisée’ de conquêtes civiques et sociales reniées ou de ’prise de contrôle des principaux médias par des intérêts privés’, ce mot qui peut résumer le parcours d’Edgar Morin, franc-tireur de la pensée : ’Résister, c’est créer.’

Pourquoi et comment êtes-vous rentré dans la Résistance ?

J’y suis rentré non sans difficultés. Adolescent pendant la guerre, j’étais tout d’abord pacifiste. Par tempérament, mais aussi en raison d’un fort courant qui traversait la France, encore traumatisée par la guerre meurtrière de 1914-1918. En 1938, je m’étais affilié à un groupuscule politique, le Parti frontiste, dirigé par Gaston Bergery, qui combattait à la fois le fascisme et le stalinisme. Il m’en est resté d’ailleurs l’idée qu’il faut toujours lutter sur deux fronts à la fois.

En juin 1940, j’ai gagné Toulouse, où je me suis occupé des étudiants réfugiés et où j’ai pu rencontrer quelques grandes figures de la vie intellectuelle et résistante, comme le poète Jean Cassou. Comme beaucoup, je pensais que la domination de l’Allemagne serait implacable, imbattable.

Mais voilà que l’espoir renaît en 1941, avec les troupes nazies stoppées devant Leningrad et Moscou par l’hiver précoce et puis par la décision japonaise de ne pas envahir la Sibérie afin de lancer son attaque sur Pearl Harbor, qui précipita les Etats-Unis dans la guerre. C’est à ce moment que j’ai franchi le pas.

Vacciné contre le stalinisme, pourquoi vous engagez-vous alors dans la Résistance aux côtés du Parti communiste français ?

Lecteur de Léon Trotski, mais également de Boris Souvarine, l’un des fondateurs du Parti communiste français qui dénonça très rapidement les crimes de Staline et les impasses du bolchevisme, j’étais en effet totalement immunisé contre le stalinisme, mais je suis toutefois devenu un ’communiste de guerre’, un sous-marin du PCF.

Des lectures comme celle de Hegel avec sa ’ruse de la raison’, idée selon laquelle le sens de l’histoire se déroule en dépit des intérêts et des passions des hommes qui la font, me conduisent à penser que Staline accomplit malgré tout l’idée de révolution. Celle du marxiste Georges Friedmann, dans De la sainte Russie à l’URSS, qui expliquait que le culte du chef était nécessaire pour unifier un pays composé de régions disparates et que le véritable socialisme s’épanouirait après la fin de son encerclement capitaliste, me conduit à adhérer à ce mouvement, à cette religion qui fut pour moi comme une famille, un placenta.

Dans quel état d’esprit vivez-vous la Résistance, et comment se décide-t-on à risquer sa vie pour défendre sa patrie ?

Il faut rappeler tout d’abord que j’ai été un résistant de dimension moyenne. Ni un résistant de la première heure ni un dirigeant important. Cela dit, j’ai connu la difficulté de se jeter à l’eau. J’ai hésité, j’ai oscillé. Mais la volonté de participer à quelque chose de plus grand que moi, d’épouser les combats de mon temps l’ont emporté.

Et puis, il y a la fraternité, l’élan, la foi dans l’avenir qui nous transportait. J’ai échappé aux arrestations, à la torture et à la mort plusieurs fois. Je me souviens notamment de mon adjoint, Jean Krazatz, cet antifasciste allemand qui m’avait donné rendez-vous, en 1943, au cimetière de Vaugirard, à Paris. Ne le trouvant pas, j’essaie alors d’aller le chercher à son hôtel, près de la Sorbonne. Et puis, dans l’escalier, je ne sais pourquoi, voici que je suis saisi d’une incompréhensible fatigue. Dans sa chambre, la Gestapo l’avait arrêté et attendait mon arrivée. Elle le tortura et le liquida. Il y eut tant de rendez-vous ratés avec la mort...

Résistance au nazisme et opposition au stalinisme, résistance à la colonisation mais refus de soutenir le FLN lorsqu’il s’en prend aux partisans de Messali Hadj, l’un des pionniers de l’anticolonialisme algérien... Résister, c’est aussi penser contre son propre camp ?

Il se trouve que suis porté à obéir à ce que j’appellerai aujourd’hui la ’complexité’, qui consiste notamment à voir les deux aspects contradictoires et apparemment contraires d’un même fait, d’un même combat.

C’est pour cela que j’ai tenté, au sein de la revue Arguments (1956-1960), puis avec Claude Lefort et Cornélius Castoriadis au Centre de recherche et d’études sociales et politique, ou bien encore au sein du Groupe des dix (1969-1976), de réviser les schémas simplistes de nos façons de penser.

Les dissonances et les résistances sont-elles également intellectuelles et spirituelles ?

Sans conteste. C’est pour cela que je n’ai pas considéré la sociologie comme une science, par exemple, même si elle comporte une part de scientificité dans ses vérifications, mais aussi comme une forme d’essayisme.

C’est pour ces raisons que j’ai refusé la réduction de la raison au calcul. C’est pour cela aussi que j’ai cherché à fonder une éthique qui articule le poétique au prosaïque. La prose est dans les contraintes que nous subissons. La poésie, c’est l’exaltation, l’amour, la sympathie, la fête, le jeu. Dans la résistance à la cruauté du monde et à la barbarie humaine, il y a toujours un oui qui anime le non, un oui à la liberté, un oui à la poésie du vivre.

Edgar Morin est sociologue et philosophe. Né en 1921, directeur de recherche émérite au CNRS, il a été lieutenant des Forces françaises combattantes, de 1942 à 1944.

Un hors-série du ’Monde’, ’Une vie, une oeuvre’, est consacré à cet intellectuel hors norme. © Le Monde.fr - Données personnelles - Mentions Légales - Qui sommes-nous ? - Accéder au site complet

Source : http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/06/10/edgar-morin-epouser-les-combats-de-son-temps_1370728_3232.html

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8.
Critique de la voie d’un positivisme de la complexité selon Edgar Morin

Morin s’égare sur la voie d’un positivisme de la complexité pour intellos bobos - Par Bernard Dugué (son site) - Mardi 1er février 2011 - 26 RéactionsPhoto

Ces temps-ci, les journaux, radios et télés offrent une tribune à notre éco-globo penseur mondialement connu, docteur honoris causa de 24, pardon, 25 universités, comme l’a rectifié l’intéressé chez Frédéric Taddéi. Les interlocuteurs écoutent ce vieil homme comme s’il était un sage venu délivrer quelques oracles et autres pistes de salut pour un monde qu’il juge en perdition, au bord d’un naufrage dont ni la forme, ni la date ne sont précisés et du reste, ne peuvent l’être. C’est probable et c’est tout ! Est-ce le grand âge d’Edgar Morin ou bien son verbe et sa notoriété qui expliquent cette écoute toute religieuse des journalistes et cette dévotion presque cultuelle des médias ? Nul ne songerait à envoyer dans les cordes cette pensée qui pourtant, pèche par bien des approximations et même des égarements. Qui aura suffisamment d’audace mécréante pour signaler l’étrange paradoxe d’une pensée qui s’égare et pourtant, se nomme Voie, référence facétieuse à la philosophie confucéenne dont Morin se réclame en filigrane lorsqu’il suggère de recruter les enseignants et les juges selon leurs capacités d’empathie envers autrui. Une idée à soumettre dans l’instant aux énarques. Gageons que dans les cinq ans qui suivent, les jurys des concours seront composés en incluant un empathologue directement formé à l’école nationale supérieure d’empathologie et qu’une épreuve d’empathie sera proposée aux futurs entrants dans la justice et l’éducation. Ce n’est que de l’ironie mais méfions-nous quand même, il y a à l’Elysée un empathique de premier plan, soucieux des victimes, qui pourrait bien reprendre l’idée à son compte.

Ces remarques ironiques ne peuvent résumer les propos bien construits de Morin mais juste servir de tonalité pour pointer les failles d’une pensée qui prétend éclairer mais qui paraît nous perdre dans un dédale de considérations réformistes spécifiques dont l’addition accompagnée de synergie est présentée comme une voie de salut pour l’humanité. Doit-on y voir une sagesse héritée de l’Antiquité ou bien un nouveau phantasme d’homme nouveau et de communisme de la complexité, bref, le pendant contemporain des lubies bâties au début du 20ème siècle dont on a vu les résultats en terme d’expérience collective, que ce soit en Allemagne ou en Russie ? Je porte un jugement négatif et brise le consensus médiatique et intellectuel accordé à Edgar Morin, un consensus qui, comme d’autres, trahit en vérité le marasme de notre société et la crise de civilisation conduisant les élites et les lettrés à s’en remettre à une planche de salut dès lors qu’elle se réclame de la notoriété planétaire et d’une sage originalité qui en filigrane, se révèle comme un savant égarement dans les entrelacs d’une pensée systémique héritée du dernier 20ème siècle et parvenue à une impasse. Déjà identifiée lors du fameux colloque de Cerisy consacré en 1981 à l’auto-organisation. En une formule, le fondement paraît plus simple que le fondé qui lui est complexe. Bref, c’est toute une pensée qui s’est effondrée, celle de la science, illustrée par une autre formule, celle de Jean Perrin, découvreur de l’atome, qui voulait substituer au visible compliqué de l’invisible simple. En fait, l’invisible est plus compliqué que le visible, si l’on veut bien interpréter les conséquences ontologiques de la théorie quantique des champs.

Laissons les particules où « elles sont et ne sont pas » pour examiner quelques propos de Morin, auteur dont la pensée m’apporta des ouvertures d’esprit dans les années 1980, avec notamment deux tomes de la Méthode proposant une pensée systémique incluant le côté interactif et synergique, bref, dans l’esprit même des théoriciens de Palo Alto, eux aussi champions du combat contre la pensée binaire et manichéenne, ainsi que des simplismes dans l’analyse des causalités. Mais une fois la messe du tiers inclus énoncée, il faut aller plus loin. J’ai le sentiment que Morin s’est laissé porter par l’ivresse du succès de ses œuvres originales. Il n’a pas démérité et toutes ses interventions sont parsemées de petites perles instructives mais aussi de constats quelque peu simplistes ou arbitraires sur le cours du monde. Bref, comme chez beaucoup de ses confrères, on trouve des réflexions pertinentes, des thèses à discuter et parfois des analyses simplistes. Néanmoins, méfions-nous des aberrations médiatiques car bien souvent, les intellectuels y vont de quelques slogans ajustés au format rétréci de la lucarne et sont condamnés à déclamer des formules de prêt à penser dont raffole le maître de cérémonie sur le plateau de télévision.

Selon Morin, le regain intense du religieux, avec ses expressions paroxystiques ajoutées aux excès redoutables du capitalisme financier débridé, serait dû à l’effondrement du bloc soviétique et des utopies collectives qu’il incarnait. Mais l’enchaînement causal peut tout aussi bien être inversé. L’effondrement de l’économie planifiée communiste fut plutôt causée par l’efficacité d’une industrie conquérante fondée sur la libre entreprise et la circulation des biens et monnaies, avec également le religieux qui on le sait, avec la figure de Jean-Paul II, pape providentiel s’il en est, a été un facteur déclenchant supplémentaire dans la chute du mur. Le bloc de l’Est a été une menace idéologique pour le capitalisme l’espace de deux décennies à partir de la guerre froide en 1948. Par la suite, le tigre idéologique s’est dégonflé progressivement et le bloc de l’Est ne fut qu’une puissance géopolitique dont le sort fut également déterminé par l’enlisement en Afghanistan. Lorsqu’un penseur prétend livrer des voies pour l’avenir, la moindre des choses est qu’il analyse correctement le passé or, force est de constater que Morin s’avère simplificateur quant aux ressorts du capitalisme et du religieux. D’ailleurs, le religieux n’a pas attendu la chute du mur pour prospérer et même se maintenir dans les contrées occidentales, comme l’a expliqué Ellul, penseur bien plus lucide sur ces points. Les explications sont donc plus contrastées, comme du reste pour la crise de 1974 qu’on impute abusivement au seul choc pétrolier, comme s’il fallait trouver une explication simple et définitive que l’on sert à l’opinion.

On ne saurait réduire la pensée de Morin à ses interventions médiatiques. En lisant ses propos, on reste perplexe et l’on se demande si l’analyse des crises multiples ne finit pas par desservir la compréhension des ressorts et des trois ou quatre questions fondamentales déterminant le monde et ses bifurcations. Pour Morin, tout est crise. Partout, il y a de la crise. Pas un recoin du monde qui ne soit atteint de cette crise, comme si nous avions là une nouvelle métaphysique hérétique dans laquelle le monde industriel et technologique se serait substitué au monde naturel et charnel que les cathares jugeaient comme mauvais. La crise, c’est la figure du problème, sorte de démon idéel inhérent au monde complexe contemporain. Mais la Modernité ayant imprégné les esprits, le fatalisme n’est plus d’actualité. Si au 18ème siècle, quand tout était à inventer, l’idéologie du progrès était prisée, au 21ème siècle, quand tout a été inventé, l’idéologie de la voie nous est proposée pour réorienter le progrès vers une direction plus acceptable permettant d’éviter un hypothétique collapse de civilisation. Avant, une seule direction, le progrès. Maintenant, deux directions, le lent puis appuyé naufrage planétaire ou bien le salut collectif par la voie. Encore faut-il des analyses claires. Voici un extrait d’un texte préfigurant le dernier ouvrage de Morin « Le développement du développement développe la crise du développement et conduit l’humanité vers de probables catastrophes en chaînes. Le vaisseau spatial terre est propulsé par quatre moteurs incontrôlés : la science, la technique, l’économie, le profit (…) L’économie a produit non seulement des richesses inouïes mais aussi des misères inouïes, et son manque de régulation laisse libre cours au profit lui-même propulsé et propulseur d’un capitalisme déchaîné hors de tout contrôle, ce qui contribue a la course vers l’abîme. » Quel est l’intérêt d’utiliser cette image du vaisseau spatial terre, comme si le locuteur s’adressait à des écoliers. Quant aux quatre moteurs, sont-ils réellement des ressorts et sont-ils aussi incontrôlés que Morin le dit ? Ce n’est pas évident. Quant à l’économie qui produit de la misère, c’est une image trompeuse dont on croyait l’usage réservé à un Besancenot ou un Mélenchon.

Le texte préfigurant La voie me paraît très décevant mais il saura flatter ceux qui attendent des pistes de réflexion pour croire en une utopie encadrée par une idéologie poly-réformiste d’inspiration « écolo et sagesses en vrac ». En fait, Morin pense à la surface des choses, pratiquant des simplifications et usant de généralités comme si l’humain était fait d’un même bloc avec les mêmes défauts et perfectibilités. Autrement dit, on n’est pas loin d’une sorte de scientisme systémique qui croit aux remèdes formels et se complait dans des analogies peu heureuses avec le vivant. Notamment l’idée d’une métamorphose sociale calquée sur celle de la chenille. Les processus de civilisation sont irréductibles à ceux du vivant et même si l’on peut tracer quelque parallélisme entre le monde technique et la vie, le sort des civilisations repose sur des dispositifs anthropologiques transgressant les lois du vivant. Une rapide lecture de La voie confirme ce que je pressentais. Morin nous propose un positivisme de la réforme ancré dans la complexité. Les lois reliant les faits tant prisées par Auguste Comte ont été supplantées par le pouvoir magique de la complexité qui organise les faits et les pensées. « Ordre et progrès » était la devise du positivisme classique, alors que « Réforme et voie » semble être la formule derrière laquelle se range ce néo-positivisme de la complexité qui, comme son ancêtre érigé par Comte, inclut une sorte de religion, celle du l’humanité pour Comte, celle de la terre-patrie pour Morin qui nous ressert l’éthique du genre humain une fois de plus. 

Au bout du compte, le peuple lettré de France sera flatté par les pirouettes et autres poncifs réinventés dont regorge le texte de Morin qui ressemble à un catéchisme pour bobos des villes et intellos des champs. Un catéchisme parsemé de petites réformes qui, entrelacées par la magie de la complexité, fournissent la voie comme en d’autres temps, les dames catéchèses enseignaient ce qu’il faut faire pour obtenir le salut du Père. Et du Fils et du Saint-Esprit, amen. L’époque est étrange. Elle traque les bourdes prononcées par BHL mais aucun analyste n’examinera scrupuleusement les affirmations approximatives, voire tronquées, dont regorge le livre de Morin. Penseur dont le mérite est de dévoiler l’égarement d’une société parvenue à la fin d’un processus de civilisation et qui ne parvient plus à avancer vers le progrès. Alors, cette société sacrifie aux catastrophismes et autres millénarismes tout en cherchant le salut dans une pensée magique où la complexité des réformes est censée fournir un prêt à penser l’action et la direction. La question de la voie est essentielle. Mais sans doute est-elle mal ficelée et semble clore l’odyssée d’un intellectuel en vogue dont la philosophie ne semble pas trempée dans un marbre pouvant résister à l’épreuve du temps. Mettre de la voie, de la réforme, de la complexité et de la crise partout, cela dilue l’esprit et rend inopérant l’action politique, au même titre qu’un traité de Lisbonne ou un programme du parti socialiste. Il faut autre chose. Proposer une pensée politique puissante, de même calibre que Hobbes ou Kant mais avec les connaissances anthropologiques contemporaines, non un coup d’audace et un pari sur les incroyables capacités de l’humain qui n’a pas forcément besoin de mentors pour saisir sa voie et comprendre dans quel monde il habite.

On se demande parfois si la France n’est pas un pays culturellement miné par des siècles de rationalisme, de positivisme, de scientisme, aveuglé par une foi stupide dans des normes. A croire que le destin des civilisations est d’aller vers une idiotie savante, parfois décadente, comme si l’humain avait comme destin la perversion. Le dernier Courier international offre un autre point de vue sur le monde, celui de Zygmunt Bauman qui, contrairement à Morin, tente de comprendre le monde avec lucidité sans prétendre donner des pistes et autres voies de réforme pour le transformer. Bauman mise plus sur la capacité de l’homme à changer en se servant de sa conscience. C’est plus sage. La réforme pouvant s’avérer être un problème plutôt qu’une solution. Pour finir ce billet provocateur, un constat. Dans les pays arabes se fait jour un désir de charia. En France, il y a un désir de voie. C’est à peu près du même acabit même si c’est d’un niveau différent. Les individus sont paumés, où qu’ils se situent dans le monde. La Voie, un savant livre pour des paumés qui le resteront mais auront l’illusion de ne plus l’être en dévorant ces quelques pages insipides.

Autres lectures

Mission 2017, éliminer Sarkozy, Hollande et Le Pen
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Avis de recherche : mais où est passé le centre ?
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9.
L’esprit de résistance chez Edgar Moin par Andrea Cirla - Vidéo ajoutée le 7 septembre 2014

La notion de résistance tient une place centrale dans la vie et la pensée d’Edgar Morin. Résister n’est pas seulement un acte politique mais une philosophie qui s’interdit de regarder le monde sans convoquer d’autres regards, qui autorise les transgressions disciplinaires, qui ne renonce pas à la capacité de comprendre le complexité, qui résiste à l’esprit disciplinaire.

Colloques et conférences de l’UPMF - 31 janvier 2011.- Université de Grenoble.- Catégorie Éducation - Licence YouTube standard

Source : https://www.youtube.com/watch?v=yRDHWrc2LoE

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10.
Edgar Morin : ’Le temps est venu de changer de civilisation’ - Par Denis Lafay | 11/02/2016, 8:00 | 8780 mots – Document ‘La Tribune – Les acteurs de l’économie’ – Entretien.

[On peut consulter la vidéo avec Denis Lafay, rédacteur en chef Acteurs de l’économie la Tribune - interview First Rezonance 27 septembre 2016 Rezonance TV ].

Photo - Le sociologue et philosophe Edgar Morin ausculte, du haut de ses 94 ans, l’état du monde et celui de la France. (Crédits : Hamilton/Rea) Dans un entretien exceptionnel, le sociologue et philosophe Edgar Morin ausculte, du haut de ses 94 ans, l’état du monde et celui de la France. Economie, Front national, islam, fanatisme, immigration, mondialisation, Europe, démocratie, environnement : ces enjeux trouvent leur issue dans l’acceptation du principe, aujourd’hui rejeté, de ’complexité’. Complexité pour décloisonner les consciences, conjurer les peurs, confronter les idéaux, hybrider les imaginations, et ainsi ’ré-enchanter l’espérance’ cultivée dans la fraternité, la solidarité et l’exaucement de sens. ’Le seul véritable antidote à la tentation barbare a pour nom humanisme’, considère-t-il à l’aune des événements, spectaculaires ou souterrains, qui ensanglantent la planète, endeuillent la France, disloquent l’humanité. ’Il est l’heure de changer de civilisation.’ Et de modeler la ’Terre patrie.’

Acteurs de l’économie - La Tribune. Attentats à Paris, état d’urgence, rayonnement du Front National, vague massive de migration, situation économique et sociale déliquescente symbolisée par un taux de chômage inédit (10,2 % de la population) : la France traverse une époque particulièrement inquiétante. La juxtaposition de ces événements révèle des racines et des manifestations communes. Qu’apprend-elle sur l’état de la société ?

Edgar Morin. Cette situation résulte d’une conjonction de facteurs extérieurs et intérieurs, à l’image de ceux, tour à tour favorables et hostiles, qui circonscrivent l’état de la France, bien sûr inséparable de celui de la mondialisation. Car c’est l’humanité même qui traverse une ’crise planétaire’. Et la France subit une crise multiforme de civilisation, de société, d’économie qui a pour manifestation première un dépérissement lui aussi pluriel : social, industriel, géographique, des territoires, et humain.

La planète est soumise à des processus antagoniques de désintégration et d’intégration. En effet, toute l’espèce humaine est réunie sous une ’communauté de destin’, puisqu’elle partage les mêmes périls écologiques ou économiques, les mêmes dangers provoqués par le fanatisme religieux ou l’arme nucléaire. Cette réalité devrait générer une prise de conscience collective et donc souder, solidariser, hybrider. Or l’inverse domine : on se recroqueville, on se dissocie, le morcellement s’impose au décloisonnement, on s’abrite derrière une identité spécifique - nationale et/ou religieuse. La peur de l’étranger s’impose à l’accueil de l’étranger, l’étranger considéré ici dans ses acceptions les plus larges : il porte le visage de l’immigré, du rom, du maghrébin, du musulman, du réfugié irakien mais aussi englobe tout ce qui donne l’impression, fondée ou fantasmée, de porter atteinte à l’indépendance et à la souveraineté économiques, culturelles ou civilisationnelles. Voilà ce qui ’fait’ crise planétaire, et même angoisse planétaire puisque cette crise est assortie d’une absence d’espérance dans le futur.

Au début des années 1980, le monde occidental se croyait solidement debout dans la prolongation des mythiques ’Trente Glorieuses’ et solidement convaincu de bâtir une société ascendante ; de leur côté, l’Union soviétique et la Chine annonçaient un horizon radieux. Bref, chacun ou presque pouvait avoir foi dans l’avenir. Cette foi a volé en éclats, y compris dans les pays dits du ’tiers monde’, et a laissé place à l’incertitude, à la peur, et à la désespérance.

Comment qualifiez-vous ce moment de l’histoire, dans l’histoire que vous avez traversée ?

Cette absence d’espérance et de perspective, cette difficulté de nourrir foi dans l’avenir, sont récentes. Même durant la Seconde Guerre mondiale, sous l’occupation et sous le joug de la terreur nazie, nous demeurions portés par une immense espérance. Nous tous - et pas seulement les communistes dans le prisme d’une ’merveilleuse’ Union soviétique appelée à unir le peuple - étions persuadés qu’un monde nouveau, qu’une société meilleure allaient émerger. L’horreur était le quotidien, mais l’espoir dominait imperturbablement ; et cette situation a priori paradoxale caractérisait auparavant chaque époque tragique. Soixante-dix ans plus tard, l’avenir est devenu incertain, angoissant.

Horreur - espoir, paix - repli : ce qui, dans l’histoire contemporaine, distingue les ferments de ces deux situations, c’est l’irruption du fait religieux, et particulièrement d’un islamisme qui ébranle bien au-delà des frontières des pays musulmans...

Les reflux nationaux-religieux ont pour premier point de cristallisation la révolution iranienne de 1979, et l’instauration, inédite, d’une autorité politique religieuse et radicale. Elle intervient après plusieurs décennies de profonds bouleversements dans le monde musulman : à la colonisation ottomane pendant des siècles succède la colonisation occidentale à laquelle succède une décolonisation souvent violente à laquelle succède l’instauration de dictatures à laquelle succède le souffle d’espérance du Printemps arabe auquel succède l’irruption de forces contraires et souvent donc la désillusion, auxquelles à ce jour ont succédé le chaos géopolitique et la propagation de l’idéologie barbare de Daech...

Tout retour à la religion n’est bien sûr pas synonyme de fracas, et souvent se fait de manière pacifiée. Mais on ne peut pas omettre la réalité des autres formes, agressives et violentes, qui ont germé dans le bouillon de culture afghan et ont prospéré dans un terreau où toutes les parties prenantes ont leur part de responsabilité ; la seconde guerre en Irak, l’intervention en Libye, l’inaction en Syrie, le bourbier israélo-palestinien mais aussi, sous le diktat américain, la propagation d’une vision manichéenne du monde opposant empires du bien et du mal, ont participé à la fracturation du monde musulman et à la radicalisation de certaines de ses franges. Le comportement des grandes nations du monde a contribué activement à ’l’émergence’ d’Al Qaeda hier et de l’État islamique aujourd’hui, à faire de la Syrie un terrain de guerres, d’alliances de circonstances, de coalitions invraisemblables, d’intérêts contraires, d’exactions, et de prolifération islamiste inextricable. Ce brasier dissémine ses flammèches bien au-delà de ses frontières, et ses répercussions ne se limitent pas à la rupture diplomatique entre l’Arabie Saoudite et l’Iran ou à la flambée du schisme entre chiites et sunnites.

Cette absence d’espérance individuelle et collective dans l’avenir a-t-elle pour germe, dans le monde occidental, l’endoctrinement marchand, capitaliste, consumériste et ultra technologique ?

Deux types de barbarie coexistent et parfois se combattent. Le premier est cette barbarie de masse aujourd’hui de Daech, hier du nazisme, du stalinisme ou du maoïsme. Cette barbarie, récurrente dans l’histoire, renaît à chaque conflit, et chaque conflit la fait renaître. On s’en offusque en 2016 en découvrant les images ou les témoignages dans l’État islamique, mais les millions de morts des camps nazis, des goulags soviétiques, de la révolution culturelle chinoise comme du génocide perpétré par les Khmers rouges rappellent, s’il en était besoin, que l’abomination barbare n’est pas propre au XXIe siècle ni à l’Islam ! Ce qui distingue la première des quatre autres qui l’ont précédée dans l’histoire, c’est simplement la racine du fanatisme religieux.

Le second type de barbarie, de plus en plus hégémonique dans la civilisation contemporaine, est celui du calcul et du chiffre. Non seulement tout est calcul et chiffre (profit, bénéfices, PIB, croissance, chômage, sondages...), non seulement même les volets humains de la société sont calcul et chiffre, mais désormais tout ce qui est économie est circonscrit au calcul et au chiffre. Au point que tous les maux de la société semblent avoir pour origine l’économique, comme c’est la conviction du ministre de l’Économie Emmanuel Macron. Cette vision unilatérale et réductrice favorise la tyrannie du profit, de la spéculation internationale, de la concurrence sauvage. Au nom de la compétitivité, tous les coups sont permis et même encouragés ou exigés, jusqu’à instaurer des organisations du travail déshumanisantes comme en atteste le phénomène exponentiel de burn out. Déshumanisantes mais aussi contre efficientes à l’heure où la rentabilité des entreprises est davantage conditionnée à la qualité de l’immatériel (coopération, prise d’initiatives, sens de la responsabilité, créativité, hybridation des services et des métiers, intégration, management etc.) qu’à la quantité du matériel (ratios financiers, fonds propres, cours de bourse, etc.). Ainsi la compétitivité est sa propre ennemie. Cette situation est liée au refus d’aborder les réalités du monde, de la société, et de l’individu dans leur complexité.

Photo d’Emmanuel Macron à la source - ’Tous les maux de la société semblent avoir pour origine l’économique, comme c’est la conviction du ministre de l’Économie Emmanuel Macron. Cette vision unilatérale et réductrice favorise la tyrannie du profit, de la spéculation internationale, de la concurrence sauvage.’

Une grande part de votre travail de sociologue et de philosophe a justement porté sur l’exploration de la complexité, sur l’imbrication des différents domaines de la pensée complexe mise en lumière dans votre ’œuvre’ référence, La Méthode. Le terme de complexité est considéré dans son assertion ’complexus’, qui signifie ’ce qui est tissé ensemble’ dans un entrelacement transdisciplinaire. À quels ressorts attribuez-vous ce rejet, contemporain, de ce qui est et fait complexité ?

La connaissance est aveugle quand elle est réduite à sa seule dimension quantitative, et quand l’économie comme l’entreprise sont envisagées dans une appréhension compartimentée. Or les cloisonnements imperméables les uns aux autres se sont imposés. La logique dominante étant utilitariste et court-termiste, on ne se ressource plus dans l’exploration de domaines, d’activités, de spécialités, de manières de penser autres que les siens, parce qu’a priori ils ne servent pas directement et immédiatement l’accomplissement de nos tâches alors qu’ils pourraient l’enrichir.

La culture n’est pas un luxe, elle nous permet de contextualiser au-delà du sillon qui devient ornière. L’obligation d’être ultraperformant techniquement dans sa discipline a pour effet le repli sur cette discipline, la paupérisation des connaissances, et une inculture grandissante. On croit que la seule connaissance ’valable’ est celle de sa discipline, on pense que la notion de complexité, synonyme d’interactions et de rétroactions, n’est que bavardage. Faut-il s’étonner alors de la situation humaine et civilisationnelle de la planète ? Refuser les lucidités de la complexité, c’est s’exposer à la cécité face à la réalité. Ce qui précéda et favorisa la Seconde Guerre mondiale n’était-il pas une succession d’aveuglements somnambuliques ? Et au nom de quoi faudrait-il penser qu’en 2016 les décideurs politiques sont pourvus de pouvoirs extralucides et protégés de ces mêmes aveuglements ?

La barbarie prospère quand la mémoire de la barbarie s’efface. Or en occident, l’empreinte de l’indicible le plus indicible : la Shoah, qui dans les consciences constitua une digue, même poreuse, à la reproduction de la barbarie, s’estompe au fur et à mesure que les témoins disparaissent. Redoutez-vous les conséquences de cette évaporation ’physique’ de l’histoire ? L’Homme est-il victime d’une confiance disproportionnée en son humanité et en l’humanité collective à ne pas reproduire demain l’abomination d’hier ?

L’extermination des juifs dans les camps de concentration nazis n’a pas empêché une partie du monde juif en Israël de coloniser et de domestiquer la population palestinienne. Que leurs ascendants voire eux-mêmes aient subi les plus épouvantables atrocités pendant la Seconde Guerre mondiale a-t-il immunisé les agents du Mossad ou les officiers de l’armée israélienne à commander ou à perpétrer des atrocités ? Non. Qu’on fait les communistes lorsqu’ils ont occupé l’Allemagne de l’est et libéré le camp de Buchenwald, dans lequel dès 1933 avaient été incarcérés et anéantis notamment des... communistes ? Ils y ont parqué les supposés ou avérés anti-communistes ! Et dès le 8 mai 1945, les Français, eux-mêmes victimes de la barbarie nazie, n’ont-ils pas conduit le massacre de Sétif, Guelma et Kherrata, au cours duquel plusieurs milliers d’anti-colonialistes et d’indépendantistes algériens furent exterminés ? Pourtant ces victimes avaient pour revendication strictement la même que celle des Français à l’égard du pouvoir allemand : liberté, paix et émancipation. ’Dans l’opprimé d’hier il y a l’oppresseur de demain’, considérait fort justement Victor Hugo.

La mémoire est, en réalité, toujours à sens unique et ne constitue nullement un rempart à la reproduction du mal. Le seul véritable antidote à la tentation barbare, qu’elle soit individuelle et collective, a pour nom humanisme. Ce principe fondamental doit être enraciné en soi, chevillé au fond de soi, car grâce à lui on reconnaît la qualité humaine chez autrui quel qu’il soit, on reconnaît tout autre comme être humain. Sans cette reconnaissance d’autrui chère à Hegel, sans ce sens de l’autre que Montaigne a si bien exprimé en affirmant ’voir en tout homme un compatriote’, nous sommes tous de potentiels barbares.

Photo de Benjamin Netanyahu à voir à la source - ’L’extermination des juifs dans les camps de concentration nazis n’a pas empêché une partie du monde juif en Israël de coloniser et de domestiquer la population palestinienne.’ (Ici, Benjamin Netanyahu)

La France est en état d’urgence. Ce qui instille de lourdes interrogations sur l’articulation des libertés individuelles avec la nécessité de combattre le péril terroriste. Erri de Luca considère que ’déléguer la sécurité à l’État, c’est réduire ses propres responsabilités’. Et le romancier italien d’inviter chacun à ’s’emparer de la problématique, et pour cela d’être responsable de ce qui se passe à côté de lui. Lançons l’alerte au niveau zéro de la société, dans un mouvement populaire et de fraternité.’ L’enjeu de la sécurité peut-il constituer une opportunité de démocratie et même de fraternité ?

Pour l’heure, absolument rien ne permet de croire en son exaucement. Les expériences passées apprennent beaucoup. Y compris lorsqu’elles ont pour théâtre d’autres pays. À ce titre, les lois ’Prevent’ déployées en Grande-Bretagne après les terribles attentats de 2005 à Londres ont-elles porté leurs fruits ? Elles poursuivaient un double dessein : d’une part favoriser l’intégration des musulmans, nombreux sur le territoire, en leur affectant notamment des lieux cultuels et culturels, d’autre part mieux repérer les extrémistes potentiellement promis à se radicaliser dans la peau de terroristes. C’est-à-dire qu’il s’agissait d’identifier plus facilement de possibles ennemis au sein d’une communauté qu’on cherchait à mieux intégrer... Cette stratégie schizophrénique était vouée à l’échec. Résultat, non seulement la sécurité n’y a pas gagné, mais en plus, le sentiment d’intégration des musulmans s’est détourné de sa cible originelle : la nation britannique, pour embrasser celle de l’islam.

L’histoire contemporaine des factions armées et terroristes - IRA en Grande-Bretagne, ETA en Espagne, Brigades rouges en Italie - qui ont perpétré des atrocités dans les démocraties, montre que la répression policière et les dispositifs législatifs contraignant les libertés ont leurs limites. Rien ne peut faire pare-feu infranchissable. À ce titre, penser que les actuelles mesures d’urgence en France accroissent la sécurité est un leurre ; elles diffusent au sein de la population un « sentiment psychologique » de sécurité, mais cette perception n’est pas synonyme de sécurité véritable. Et de plus, si elles tombent en de « mauvaises » mains, ces mesures peuvent être détournées de leur vocation, autoriser le pire arbitraire et se retourner drastiquement contre l’intérêt même de la nation. Les imagine-t-on dans le cadre d’une victoire du FN au scrutin présidentiel ?

Tout comme l’humanisme forme la plus efficace des murailles contre la barbarie, cultiver fraternité et unité au sein de la population certes ne permet pas de repérer les terroristes mais tonifie le principe d’identité partagée, consolide la vitalité démocratique, et donc peut participer à dissuader les radicaux de franchir le pas vers le terrorisme.

L’intégration de ’l’extension de la déchéance de nationalité aux binationaux nés en France’ au projet de loi constitutionnelle forme une importante fracture dans le substrat idéologique de la gauche française, et cristallise une opportunité supplémentaire de rupture. Cette dramaturgie est-elle fondée ? Le Chef de l’État et son Premier ministre renient-ils les ’valeurs’ de gauche ou les adaptent-ils aux singulières injonctions du contexte terroriste ?

La ’valeur’ de cette déchéance de nationalité est purement symbolique, nullement concrète. Et sa portée mythologique est infructueuse. Faire croire que déchoir de la nationalité française des kamikazes déterminés à mourir au nom du djihad va les dissuader de passer à l’acte est un non sens. Cette proposition administrative et juridique a pour seule véritable vocation de constituer une excommunication, elle est à ce titre une sorte d’équivalent laïc de l’excommunication dans la religion catholique ou du Herem dans le judaïsme. ’Être déchu’ signifie que l’on n’est plus rien, que l’on n’existe plus aux yeux de sa nation, et je peux comprendre ceux qui l’associent à une offense aux valeurs de la République. La dimension symbolique, forte, n’est pas sans rappeler, par ailleurs, de sombres souvenirs. Du régime nazi aux services de Mussolini en passant par le gouvernement de Vichy, les procédures de déchéance furent pléthoriques, et elles demeurent l’apanage des régimes politiques autoritaires.

Dans leur ouvrage Jésus selon Mahomet (Seuil), Gérard Mordillat et Jérôme Prieur évoquent la difficulté de décortiquer les énigmes du Coran, d’interpréter les textes à l’aune des critères occidentaux de compréhension. Comme s’y emploient les courants salafistes et wahhabites, le Coran s’expose à des considérations incompatibles avec la République, et même, comme l’a démontré la folie des terroristes, totalement hostiles lorsqu’il devient levier d’endoctrinement et de désagrégation de ’l’être sujet de la société’. La communauté musulmane a manifesté avec force son rejet de l’horreur des attentats du 13 novembre, mais la même s’était montrée sensiblement plus discrète au moment de condamner l’assassinat des dessinateurs de Charlie Hebdo. Pourtant, sur l’échelle des valeurs de la République, il ne doit pas exister d’approche différenciante des deux événements. L’islam, notamment au sein d’une jeunesse qui y trouve un substitut à son malaise social et citoyen, est-il bien naturellement soluble dans la nation, la laïcité et la démocratie françaises ?

L’histoire apporte la meilleure réponse. Pendant des siècles et dans toute l’Europe, qu’a donc démontré l’Église catholique ? Son incompatibilité avec la démocratie française et la laïcité. Il faudra attendre le début du XXe siècle, c’est-à-dire ’hier’ sur l’échelle du christianisme, pour qu’Église, démocratie et laïcité commencent de coexister, à l’issue d’une succession séculaire de luttes armées, philosophiques, politiques, artistiques ou sociales qui ont fait progresser les esprits. Renaissance, Lumières, romantisme... toutes ces étapes furent nécessaires pour que le pouvoir de l’Église quitte le périmètre politique et se concentre sur la sphère privée, dite « des âmes ». Et c’est seulement une fois que l’écueil monarchique fut définitivement écarté que l’Église catholique devint entièrement soluble dans la démocratie. Alors pourquoi doit-on exiger de l’islam d’accomplir en quelques années voire instantanément la même trajectoire que l’Église mit des siècles à réaliser ?

D’autre part, l’occident chrétien est légitimement effondré devant la destruction des Bouddhas de Bamiyan en Afghanistan ou des vestiges de Palmyre en Syrie, il est légitimement opposé à la stratégie armée de conquête de territoires et légitimement écoeuré par les massacres perpétrés par les islamistes ; mais a-t-on oublié la manière dont, au cours des siècles, les chrétiens persécutèrent les païens, brulèrent leurs représentations artistiques, portèrent les sanglantes croisades, évangélisèrent les terres musulmanes ? L’inquisition fut-elle un modèle d’humanité ?

Certes, tout comme dans la Bible, le Coran recèle des textes d’une infinie beauté mais parfois aussi d’une grande violence, notamment à l’endroit de l’infidèle et de l’impie. Mais l’islam est en premier lieu une religion judéo-chrétienne, proche davantage du judaïsme que de la chrétienté - ses interdits et ceux du judaïsme sont très proches -, et qui partage un même socle avec les deux autres religions monothéistes ; Abraham, Moïse, Jésus sont communs aux textes, et seul le prophète Mahomet singularise véritablement le Coran. Un minaret ne ressemble-t-il pas à un clocher ? Bref, le tronc commun aux trois grandes religions est substantiel. Et l’enjeu prioritaire pour lever les derniers écueils à la totale « solubilité » de l’islam dans la démocratie et la République françaises, c’est d’enseigner la nature judéo-chrétienne de l’islam. Voilà un devoir pédagogique fondamental.

Comment tout Homme croyant doit-il hiérarchiser ses attributs dès lors qu’il doit être admis que les règles publiques de la République qui font commun et société s’imposent à celles, privées, de la foi, c’est-à-dire à l’expression de la conscience spirituelle ? À quelles conditions, finalement, ’identité musulmane’ et ’identité française’ sont-elles compatibles ?

Le ’décrié’ Tariq Ramadan - avec qui Edgar Morin a publié Au péril des idées, Presses du Chatelet, NDLR - y est lui-même favorable : il est l’heure d’organiser et de promouvoir un islam occidental européen, qui sera le théâtre de reconnaissances fondamentales. Reconnaissance du statut des femmes, de l’égalité hommes-femmes, des lois de la République, du monopole de l’État dans l’éducation publique - cohabitant avec des systèmes d’éducation privée -, des non croyants et libres penseurs, des mariages mixtes... L’ensemble de ces leviers est déterminant pour amener chaque musulman à adopter les règles de la République et à prendre conscience qu’elles ne constituent aucunement une entrave à l’exercice de sa foi.

La France est un pays multi-ethnique et multi-religieux. La religion juive - aujourd’hui encore interprétée par les ultra-orthodoxes en Israël dans une radicalité qui juge la seule fréquentation d’un goy impure et immonde - s’est convertie avec succès aux lois de la République. Absolument rien ne permet de considérer que l’islam ne peut pas y parvenir. Encore faut-il s’extraire d’un tourbillon qui entremêle rejets et stigmatisations réciproques, et d’un cercle vicieux par la faute duquel les phobies (islamophobie, occidentalophobie, judéophobie) se nourrissent, s’entretiennent, s’exacerbent mutuellement. Elles composent un seul et même poison qui intoxique toute la nation.

Autre poison : le Front National. 6 800 000 électeurs lors du dernier scrutin régional, des cadres désormais de bon niveau, des diagnostics qui peuvent sonner juste au-delà des cercles habituels, une crise familiale interne finalement maîtrisée, un éventail de motivations parmi les électeurs qui a dépassé celui, historique, de la seule xénophobie. Chômage, déracinement, dilution des repères, déshérence sociale, offre éducationnelle déliquescente, inégalités croissantes, discrédit des ’élites’, cités gangrénées par l’insécurité : une partie de ces électeurs fonde son vote sur des considérations davantage économiques, financières, sociales que ’seulement’ ethniques. Le front républicain, artificiel, face à un FN dédiabolisé, a semblé vivre ses ultimes heures ; de moins en moins audible au sein des partis traditionnels et chez les électeurs, il constitue même un crédit supplémentaire à la stratégie victimaire et complotiste du FN. Enfin, les scores records qu’il a enregistrés lors des Régionales dans les communes qu’il administre depuis 2014 (53,73 % au Pontet, 48,01 % à Béziers, 53,27 % à Fréjus), confèrent au FN d’être bel et bien l’un des composants d’un paysage politique désormais tripolaire. L’enracinement est idéologique, géographique, politique. Quel diagnostic sur l’état même de la France cette réalité produit-elle ?

La popularité du Front National cristallise une double régression : celle de la France républicaine, et celle du peuple de gauche. La France républicaine avait vaincu en 1900 la France aristocratique et monarchique, mais le gouvernement de Vichy montra que cette France républicaine post-Dreyfus n’avait que partiellement jugulé l’autre France. Lorsque j’étais enfant ou adolescent, l’ennemi n’était pas l’arabe mais bien le juif, et cela même les grands hebdomadaires nationaux s’en faisaient les porte-paroles, colportant les pires calomnies. Cette deuxième France xénophobe a toujours existé, mais compromise par la collaboration elle s’est recroquevillée. Nous assistons au lent et méthodique retour d’un Vichysme rampant qui n’a pas besoin d’occupation allemande pour innerver les consciences. Le dépérissement du peuple républicain et du peuple de gauche en même temps que les angoisses du présent expliquent cette résurgence.

Et cette cause a pour origine la disparition progressive des structures qui maillaient le territoire, couvraient les différentes populations, et diffusaient l’esprit et les règles de la République, les principes de la démocratie et de la laïcité, les valeurs de liberté, d’égalité, d’humanisme, de fraternité : les instituteurs dans un monde rural longtemps majoritaire, les enseignants dans le secondaire, les cellules locales des partis socialiste et communiste dans leurs écoles de cadres et dans les syndicats. Cette structuration des valeurs républicaines - qui, par capillarité, assurait sa perpétuelle régénérescence -, s’est lézardée puis s’est effondrée. Résultat, dans une nation dépourvue d’idéaux et d’espérance, cette seconde France de la xénophobie, du repli, de la peur, redevient majoritaire. Pire, elle parvient à contaminer ceux-là mêmes qui, il y a encore peu, portaient un intérêt empathique au monde.

Photo à voir à la source - ’Marine Le Pen serait-elle une présidente ’simplement’ autoritaire ou fascisante ? Ce qu’elle est réellement, nous ne le saurons que si elle est élue. Mais il sera peut-être trop tard.’

Qu’il soit autorisé au sein de la République suffit-il à qualifier le Front National de parti républicain ?

Le Front National clame haut et fort assumer la loi républicaine et la laïcité, et à ce titre est totalement éligible au rang de parti républicain. Reste un mystère : quelle Présidente de la République Marine Le Pen ferait-elle ? Autoritaire dans la lignée de la Hongrie de Victor Orban, déterminée à quitter le pluralisme démocratique et à adopter une organisation fascisante ? En d’autres termes, ce qui distingue la menace fondée de la menace improbable d’une victoire électorale constitue une énigme. Mais une énigme que sa popularité enracinée et la faiblesse des contrepoids idéologiques et démocratiques rendent extrêmement inquiétante. Nous saurons qui elle est si elle est élue, mais il sera peut-être trop tard.

Le vote Front National est la manifestation d’une exaspération multiforme, qui contamine jusqu’aux strates les plus éduquées de la société - près de 20 % des chefs d’entreprise l’ont rallié. Signifie-t-elle que la France est allée au bout de ce qu’elle peut proposer et accepter en matière d’assistance, d’accueil, et d’impôt - qui constitue le socle même de la société ? Trois contributeurs majeurs à ’l’humanité’ du ’vivre ensemble’...

La psychose anti-migrants est ubuesque. Peu nombreux sont les fugitifs de Syrie ou d’Irak candidats à s’installer en France, et c’est traditionnellement dans les localités les moins exposées à l’immigration que sévissent les plus virulents sentiments xénophobes. Là encore ne succombons pas à la logique quantitative. La réussite de l’intégration n’est pas une question de chiffres mais de conditions d’accueil : contexte économique, dispositifs sociaux et éducationnels, ’atmosphère’ politique, prédispositions psychosociologiques de la population autochtone à plutôt s’ouvrir ou se fermer, etc. L’Allemagne, nonobstant les graves débordements sexistes, à ce jour encore non élucidés, du réveillon du jour de l’an à Cologne et dans quelques autres villes, pâtit-elle d’héberger un million et demi de réfugiés politiques ? Non, et cela parce que ses habitants comme sa classe politique font preuve d’ouverture.

Le système français de naturalisation, en vigueur depuis le début du XXe siècle, a bien fonctionné. Et l’histoire des vagues massives d’immigration livre deux enseignements universels : deux générations sont nécessaires avant une pleine intégration - même lorsque les immigrés sont de religion catholique, comme en témoignent les violences subies par les Italiens débarqués à Marseille dans les années 1900 -, et le test de ladite intégration est le mariage mixte. Alors certes ces règles s’appliquent plus difficilement avec les populations originaires du Maghreb. Cela tient au passé colonial, au passif de la guerre d’Algérie, au traitement équivoque des pays occidentaux à l’égard des régimes arabes ou du conflit israélo-palestinien, à certains particularismes religieux, au zèle de la police à l’endroit des jeunes contrôlés au faciès... Tout cela contribue à entretenir un climat de rejet, mais aussi de repli et de fermeture sur soi. Il en est pourtant qui en dépit de ces obstacles, percent le plafond et occupent des postes de haute responsabilité politique, artistique ou économique. Ils sont l’exemple qu’en dépit du grave dépérissement du socle républicain d’intégration et du délitement des creusets de liberté, d’égalité et de fraternité, l’intégration reste possible.

La retranscription des conversations du joueur de football Karim Benzema - dans l’affaire pénale l’opposant à son coéquipier Mathieu Valbuéna -, dont il était presque impossible de comprendre le sens et d’interpréter la signification, est symptomatique d’un mal profond, ainsi résumé par l’avocat pénaliste Eric Dupond-Moretti : la nation manque d’un langage commun et de codes de conduite communs. Dans ce domaine aussi, le système éducatif a-t-il gravement failli ? Est-il réactionnaire d’appeler dans le sillage d’Alain Finkielkraut à restaurer avec exigence des bases de vie commune : civisme, lecture, histoire, etc. ?

Le système éducatif est devenu tout à fait inadéquat, et cela pour l’ensemble des jeunes quels que soient leur origine ethnique, leur milieu social ou leur parcours de vie. Tout simplement parce qu’il ne traite pas des problèmes fondamentaux que chacun est appelé à affronter au cours de son existence. Enseigner à vivre - c’est aussi le titre d’un de ses ouvrages, paru chez Actes Sud en 2014, NDLR -, comme y exhortait Jean-Jacques Rousseau, c’est en effet explorer les voies de l’épanouissement, de l’autonomie intellectuelle, émotionnelle et décisionnelle, c’est apprendre à vivre solidairement, à faire face aux problèmes vitaux de l’erreur, de l’illusion, de la partialité, de l’incompréhension d’autrui et de soi-même, c’est apprendre à affronter les incertitudes du destin humain, à connaître les pièges de la connaissance, in fine à faire face aux problèmes du ’vivre’. Tout cela à l’ère d’internet et dans une civilisation où nous sommes si souvent désarmés voire instrumentalisés.

Nombre de sujets absolument fondamentaux sont absents de l’enseignement. Par ailleurs, les manuels d’histoire doivent impérativement s’enrichir d’une information minutieuse sur une histoire de France qui dépeint les capétiens et au cours des siècles a intégré des peuples hétérogènes en les ’provincialisant’ et en les francisant. Insister sur la manière dont des nations, des peuples, des cultures, des langues, des religions a priori si éloignés les uns des autres se sont peu à peu agglomérés et composent aujourd’hui une nation polyculturelle est essentiel. La France n’est pas « que » empire conquérant et colonisateur ; elle est surtout elle-même le fruit d’une mosaïque de cultures, et ce qui était ’valable’ avec l’hybridation avant-hier des peuples breton, basque, alsacien, hier des Italiens, Polonais ou Portugais, l’est pleinement aujourd’hui avec les Marocains, Algériens, Cambodgiens ou Turcs.

Enfin, et tout aussi capitaux doivent être d’une part la réhabilitation de la culture des humanités, menacée par la culture techno-économique, d’autre part son décloisonnement et son maillage avec la culture scientifique. Faire se confronter, dialoguer, construire ensemble et de manière transdisciplinaire ces différentes expressions de la connaissance est fondamental, y compris pour favoriser, là encore, la culture de l’ouverture au détriment de celle, grandissante, de la fermeture. Ce qui signifie aussi que toutes les formes de la culture doivent être promues. Les disciplines classiques ne doivent pas obstruer celles modernes et contemporaines. Mon attachement viscéral à l’œuvre de Montaigne, Pascal, Rousseau ou Dostoïevski ne m’empêche pas d’être émerveillé par celle de Fritz Lang ou d’Akira Kurosawa. Les vertus de la complexité, c’est, dans ce domaine aussi, embrasser plutôt qu’élaguer, c’est mettre en perspective plutôt que compartimenter.

Portrait rapproché d’Edgar Morin à voir à la sorce - ’Le succès du Front National cristallise la popularité grandissante d’une deuxième France xénophobe qui a toujours existé’. (Hamilton / REA)

Le Front National a ’capturé’ et dévoyé une valeur clé de la nation - abandonnée par la gauche en dépit des tentatives d’Arnaud Montebourg dans le champ économique - : le patriotisme. Patriotisme dont se sent exclue une frange de la population qui n’a pas d’histoire commune avec la France et donc peut difficilement envisager avec elle un avenir commun. La célèbre image des drapeaux algériens brandis par de jeunes Français dans les travées du Stade de France a fait mal. Comment réveiller le sentiment (com)patriote sans qu’il dérape dans les travers nationalistes ?

Jean Jaurès conciliait patriotisme et internationalisme. Aujourd’hui il faut associer ces deux termes qui sont antagonistes pour la pensée non complexe : patriotisme et cosmopolitisme signifiant ’citoyen du monde’. La communauté de destin pour tous les humains, créée par la mondialisation, doit générer un nouveau lien civique de responsabilité, par exemple à l’état de la biosphère qui dépend de nous et dont nous dépendons. En 1993, j’ai même écrit un livre, Terre Patrie (Seuil), plus actuel que jamais. Mais cela n’exclut pas nos autres patries, dont nos ’petites’ patries, locales et provinciales, et surtout la nation qui, elle, est une communauté de destin aux profondes racines historiques, et pour qui le mot patriotisme indique le ciment affectif qui nous lie à elle, car il est à la fois maternel (mère-patrie) et paternel (autorité de l’État). Ce patriotisme doit d’ailleurs être revitalisé par opposition à une mondialisation essentiellement techno-économique, anonyme, sans âme - alors que nous devons nous sentir liés à la matrie terrestre dont nous sommes issus. Comme la mondialisation techno-économique crée dans notre nation comme dans d’autres des déserts humains et économiques, nous devons sauvegarder nos intérêts nationaux vitaux.

Notre nation porte en elle deux messages qu’ont toujours transformé en français des ressortissants de peuples progressivement provincialisés et francisés au cours des siècles d’histoire, puis ensuite issus d’émigration : celui d’intégration de la diversité ethnique puis religieuse dans une grande unité supérieure, qui se nourrit de cette diversité sans la détruire. Autrement dit reconnaître que la France est en fait multiculturelle, c’est donner aux enfants d’immigrés la possibilité de se sentir français. D’autre part, 1789 a introduit dans le code génétique une originalité : être français n’est pas subir un déterminisme, c’est vouloir être français. Les délégations à la fête du 14 juillet 1790 disaient : ’Nous voulons faire partie de la grande nation’. Au 19e siècle, Fustel de Coulanges et Renan considéraient que la France était un être d’esprit, non de sang ; ainsi, en dépit de leur culture germanique, les Alsaciens voulaient être français et se sentaient français d’esprit. Plus nous sommes menacés par des forces anonymes et anonymisantes, qui tendent à disloquer ou à dissoudre les communautés et les solidarités, plus nous devons travailler à sauver lesdites communautés et solidarités. Le nationalisme clos s’oppose à tout ce qui peut nous solidariser avec nos voisins européens et avec les autres peuples de la planète. Notre patriotisme est en même temps humaniste. Si cela était enseigné dans les écoles, les élèves constateraient que l’histoire de France n’est pas principalement conquêtes et colonisation, elle est aussi et surtout intégration du divers, communauté profonde, et, comme l’ont clamé tous les grands de Montaigne à Hugo et Jaurès, elle est amour de l’humanité.

Le succès du Front National illustre un autre phénomène : dans un contexte de mondialisation, de disparition des frontières, de ’planétarisation’ instantanée (via les réseaux sociaux, les nouvelles technologies, les facilités de transports, la mobilité sous toutes ses formes) mais aussi, consubstantiellement, de précarisation, d’inégalités, de dogme marchand, et d’effacement d’un certain nombre de repères (notamment lié au délitement des religions), les citoyens semblent aspirer à recouvrer un périmètre d’existence visible, délimité, compréhensible, de proximité à la fois géographique mais aussi identitaire, culturel, religieux. Bref, le retour à une nation et à une société ’homogènes’ et ’rassurantes’... A-t-on ouvert le monde et celui de chaque citoyen de manière trop hâtive ou désordonnée ?

À partir du début des années 1990 a pris forme l’unification techno-économique du globe. Internet, téléphone mobile, disparition administrative des frontières, dématérialisation tous azimuts, canaux financiers instantanés et planétaires, propagation du capitalisme de la Chine à la Russie, de l’Amérique latine à l’Afrique : contrairement aux idées reçues, ce phénomène d’universalisation a favorisé la rétraction, la ’refermeture’, et même la dislocation - idéologique, religieuse, politique, culturelle - dans de nombreuses parties du globe.

N’est-il pas curieux que concomitamment à cette mondialisation multiforme surviennent la désagrégation de la Yougoslavie, la scission de la Tchécoslovaquie, des stratégies séparatistes dans chaque continent ou presque ? L’éclatement de l’empire soviétique ne résulte-t-il pas lui-même de ce nouveau diktat ? L’erreur commise - et qu’Edgar Morin a diagnostiquée et auscultée dans La Voie, Fayard, 2011, NDLR - fut de ne pas chercher à unir les deux impératifs contraires : mondialiser et démondialiser. Mondialiser pour favoriser toutes les communications propices à la compréhension et à la prospérité entre les peuples, et démondialiser afin de sauvegarder territoires, nations et zones appelées à devenir ces déserts humains ou économiques. Réfléchir à combiner croissance et décroissance, développement et enveloppement, est un impératif. Encore un exemple de cette ’pensée complexe’ à laquelle est préférée la confortable ’pensée binaire’.

Bien sûr, la France ne constitue pas un ilot isolé au sein d’une Europe qui serait, dans l’idéal, massivement progressiste. La popularité des formations populistes, xénophobes, anti-européennes, gangrène tous azimuts. La Hongrie n’est plus seule, comme en témoigne ’l’audace’ du Parti Droit et Justice de Jaroslaw Kaczynski attelé en Pologne à étrangler les libertés des médias et à vassaliser le Tribunal constitutionnel. L’Union européenne, honnie d’une grande partie des Français comme l’a révélé le dernier scrutin ad hoc de 2014, a été pendant cinquante ans le rempart au fascisme. En devient-elle peu à peu un nouveau terreau ?

C’est une triste vérité. L’Europe a échoué dans sa mission. Et en premier lieu en laissant l’hyperfinanciarisation, les mécanismes spéculatifs et les intérêts des multinationales pourrir le système économique. Cette dégradation au départ purement économique a ensuite contaminé les champs social, culturel et bien sûr politique. L’Europe aurait pu aider à exorciser les peurs des citoyens ; or la plupart de ceux qui souffrent et s’angoissent la rendent responsable d’affaiblir les souverainetés, de vulnérabiliser les indépendances nationales, d’être une passoire pour l’immigration. Alors la suspicion puis la peur puis la haine de l’étranger, devenu menace et ennemi, ont parasité les consciences. Il nous reste à intégrer notre patriotisme dans celui de la Terre-Patrie.

Même des démocraties que l’on croyait prémunies sont gagnées par les doctrines d’extrême droite. C’est le cas de la Grande-Bretagne et, au-delà du continent anglo-saxon incarné par les États-Unis. Les Républicains s’apprêtent à désigner leur représentant aux élections présidentielles. Dans l’histoire récente du pays, des postures ultramoralistes, ultradicales en matière de mœurs, ou ultrabelliqueuses ont concouru. Mais jamais un candidat ouvertement raciste comme Donald Trump n’avait à ce point rallié les suffrages tels que les intentions de vote le prédisent. Que cette terre d’immigration et de liberté y succombe est lourd d’interprétations...

Les États-Unis sont une terre de grandes surprises électorales et de revirements stupéfiants. Capable de désigner Barack Obama mais aussi un Georges W. Bush qui, s’il n’est pas ouvertement raciste comme Donald Trump, a mené une guerre en Irak qui a provoqué une catastrophe humaine, géopolitique, financière, et civilisationnelle d’une ampleur planétaire et aux répercussions toujours désastreuses. De cette Amérique nous pouvons attendre le meilleur et le pire. Que Donald Trump caracole en tête des sondages républicains est un signe supplémentaire que le pays et, au-delà, l’ensemble du monde, traversent une ère d’incroyables incertitudes face auxquelles les citoyens sont déboussolés, désarmés, dépourvus du substrat idéologique adéquat.

Donald Trump et Marine Le Pen ont en commun, aux yeux de leurs électeurs, d’exercer un ’parler vrai’ assimilé à un ’parler libre’. Comment peut-on parler vrai et parler utile et juste, comment peut-on parler vrai sans parler sale (démagogie, populisme, stigmatisation) ?

Les partisans de Donald Trump et de Marine Le Pen pensent qu’ils disent la vérité. Laissons-leur cette impression, et concentrons-nous sur le véritable antidote : convaincre les professionnels de la politique d’abandonner une langue de bois qui ne correspond absolument plus aux réalités contemporaines du langage et aux attentes des citoyens. Ceux-ci aspirent à écouter des messages accessibles et simples, authentiques et responsabilisants. Dénoncer le ’populisme’ (mot étrange) ou vitupérer le proto-fascisme du FN ne sert nullement à lui barrer la route ; ce qu’il faut, c’est changer de route et montrer celle d’une autre et nouvelle voie.

Photo de Donald Trump à voir à la source - ’La popularité de Donald Trump démontre que les Etats-Unis et l’ensemble du monde traversent une ère d’incroyable incertitudes face auxquelles les citoyens sont déboussolés et désarmés.’

Hygiénisme, aseptisation, conformisme, uniformisation, politiquement correct, contraction des libertés : la France est frappée d’une hypermoralisation exacerbée par la classe politique et dont se repaît la rhétorique du Front National. N’est-ce pas d’avoir délibérément tu, esquivé ou instrumentalisé des réalités sociales, économiques, ethniques, religieuses, éducationnelles, qui a vidé la Gauche de sa substantifique moelle et l’a disqualifiée ? Etre ’de’ ou ’d’une’ gauche en 2016 a-t-il encore une signification ?

La ’gauche’ n’est bien sûr pas une entité unique, comme le démontrent les rudes combats que ’les’ gauches se sont menés dans l’histoire du XXe siècle. Du Parti communiste au Parti socialiste, des mouvements ’de gauche’ ont progressivement dépéri, et à ce délitement idéologique et politique aucune autre force ne s’est substituée. Après l’Etat providence et l’Etat social-démocrate accomplis en Allemagne et en France au cours des décennies post-Seconde guerre mondiale, il y a eu conversion au néo-libéralisme. Dorénavant, la société est traversée par un besoin : celui d’une pensée qui affronte les temps présent et futur. C’est ce qu’il s’agit d’élaborer.

Qu’est-ce qu’être de gauche ? A mes yeux, c’est se ressourcer dans une multiple racine : libertaire (épanouir l’individu), socialiste (amélioration de la société), communiste (communauté et fraternité), et désormais écologique afin de nouer une relation nouvelle à la nature. Etre de gauche c’est, également, rechercher l’épanouissement de l’individu, et être conscient que l’on n’est qu’une infime parcelle d’un gigantesque continuum qui a pour nom humanité. L’humanité est une aventure, et ’être de gauche’ invite à prendre part à cette aventure inouïe avec humilité, considération, bienveillance, exigence, créativité, altruisme et justice. Etre de gauche, c’est aussi avoir le sens de l’humiliation et l’horreur de la cruauté, ce qui permet la compréhension de toutes les formes de misère, y compris sociales et morales. Etre de gauche comporte toujours la capacité d’éprouver toute humiliation comme une horreur.

Le système politique français constitue l’une des causes majeures de la popularité du Front National, qui tire profit de ce que le sociologue Michel Wieviorka nomme ’la congélation et la décomposition simultanées’ des formations traditionnelles. L’exercice politique est anachronique, désynchronisé des nouvelles réalités sociétales et des attentes citoyennes de la population. La démocratie est profondément malade. ’Nous ne sommes peut-être pas encore entrés dans son hiver, mais il se peut bien que nous approchions déjà de son automne’, redoute le politologue Pascal Perrineau. Est-il encore possible et temps de la revitaliser ? Comment peut-on faire vivre la démocratie indépendamment des scrutins électoraux qui concentrent l’essentiel de l’expression démocratique des Français ?

La régénération politique ne peut s’effectuer que par des processus infra politiques et supra politiques. Ces processus naissent de façons multiples dans la société civile. Partout, des formations convivialistes assainissant et ’réhumanisant’ les rapports humains, irriguent le territoire, revivifient responsabilités individuelles et démocratie collective : l’économie sociale et solidaire représente désormais près de 10 % de l’économie, les structures coopératives se développent et font la preuve de leur efficacité - en Amérique latine par exemple, de formidables initiatives permettent de lutter contre la délinquance infantile et l’illettrisme - ; la philosophie agro-écologique de Pierre Rabhi réhabilite la bonne, la saine, la juste nourriture en opposition à l’exploitation hyper industrialisée, hypermondialisée et destructrice autant des sols, des goûts que de la santé.

Une nouvelle conscience de consommateur a surgi, elle combat en faveur des circuits courts et directs, de la production de proximité. Bref, au sein de la société civile, il existe un foisonnement d’actions, très dispersées, qui participent à réinventer la démocratie et sur lesquelles il faut s’appuyer. Prenons pour seul exemple l’agriculture écologique et raisonnée ; un jour, ce qu’elle aura réussi à enraciner dans les consciences des consommateurs sera si fort que le ministre de l’Agriculture pourra s’émanciper des chaînes qui le ligotent au lobby des multinationales et des grandes surfaces, et en faire une priorité de son programme.

Photo de Pierre Rabhi à voir à la source - ’La philosophie agro-écologique de Pierre Rabhi réhabilite la bonne, la saine, la juste nourriture.’

Il est d’ailleurs faux de considérer que la jeunesse, éduquée ou non, est dépolitisée. Comme en témoignent le succès du service civique, ses aventures entrepreneuriales, ses engagements dans le bénévolat, sa contribution à la dynamique associative, elle est en quête de fraternité, elle cherche à concrétiser autrement sa volonté politique, c’est-à-dire à être différemment actrice de la société, productrice de lien, génératrice de sens et d’utilité. Cette jeunesse est prête à ébranler le système, aujourd’hui fossilisé, de la démocratie représentative...

L’adolescence est le moment ou s’élève l’aspiration à vivre en s’épanouissant personnellement au sein d’une communauté. Mais cette aspiration peut être trompée. Elle a été trompée par le maoïsme, elle peut l’être par le FN. Les forces d’espoir sont là. Bien sûr, tout cela est vulnérable et ces raisons d’espérer peuvent être détruites par un regel brutal. Il n’empêche, elles existent bel et bien.

’Etre sujet’, c’est-à-dire s’affranchir, s’autonomiser, se réaliser, est-il une réalité ou une chimère ? A quelles conditions la démocratie peut-elle permettre ’d’être sujet’ et de’ faire commun’ ?

Nous sommes là au cœur du... sujet. Réforme personnelle et réforme sociétale - c’est-à-dire politique, sociale, économique - s’entendent de concert, elles doivent être menées de front et se nourrissent réciproquement. Les signaux sont faibles et disséminés, mais ils existent, et c’est sur eux que l’espoir doit être fondé.

Une lumière est apparue dans ce sombre hiver : la COP21 a accouché d’un texte unanimement salué. Notre rapport à la nature et à ’toute’ la matière vivante, la nécessité de sauvegarder la planète et pour cela de réviser en profondeur nos paradigmes existentiels, d’imaginer et d’inventer comme jamais, peuvent-ils constituer L’opportunité de bâtir un projet commun, de se projeter enfin dans l’avenir et de réaliser une œuvre universelle ?

Cette COP21 restera un événement important et significatif. Certes, elle manque d’une dimension contraignante, mais le texte a été unanimement contresigné par des Etats aux intérêts divergents voire antagoniques. C’est donc un progrès réel, surtout qu’il fait suite aux désillusions des précédents raouts et en premier lieu celui de 2009 à Copenhague. Un regret, toutefois : cet événement était trop limité à la problématique du changement climatique. Bien sûr, celui-ci constitue l’un des facteurs clés du « grand » problème écologique, mais il ne peut pas être disjoint des ’chantiers’ de l’énergie, de la biodiversité, de la déforestation, de l’agriculture industrielle, de l’assèchement des terres nourricières, des famines, des ravages sociaux, etc. Tous ces sujets forment un ’tout’, indivisible.

Ce que vous ’savez’ de la nature humaine et de sa capacité de résister ou de se résigner, d’être asservie ou de désobéir, vous donne-t-il l’espoir qu’elle réussira à imposer l’aggiornamento environnemental, comportemental, spirituel, au bulldozer marchand et consumériste ?

C’est lorsqu’on est au bord de l’abîme que l’on décèle les réflexes salvateurs. Nous n’en sommes pas encore là et peut-être ne les trouvera-t-on pas, mais nous pouvons espérer. D’abord parce qu’il existe une marge d’incertitude sur les prédictions, par nature hypothétiques, qui annoncent l’état de la planète d’ici un siècle. Le péril sera-t-il, dans les faits, plus massif ou plus supportable, interviendra-t-il plus vite ou plus lentement ? Nous en sommes à faire des paris. Ce qui peut laisser le temps d’accomplir la seule transformation véritable et durable qui soit : celle des mentalités. Combattre les sources d’énergie sale est bien, mais ce n’est pas suffisant. Seule une prise de conscience fondamentale sur ce nous sommes et voulons devenir peut permettre de changer de civilisation. Les textes du Pape François en sont une aussi inattendue que lumineuse illustration. Et d’ailleurs, c’est aussi parce que nous manquons de spiritualité, d’intériorité, de méditation, de réflexion et de pensée que nous échouons à révolutionner nos consciences.

Le succès de la COP21 a été concomitant au nouvel effondrement électoral du mouvement Europe-Ecologie- Les verts. Il a mis davantage en lumière l’inutilité politique des formations écologistes, et a démontré que la problématique écologique et la préoccupation environnementale constituent des enjeux désormais transpartisans. La fin de l’offre politicienne écologique est-elle venue ?

A la différence de leurs homologues allemands, les écologistes politiques français n’ont participé à aucune réalisation municipale concrète, ils se sont sans cesse divisé sur des querelles de personne, ils ne se sont pas nourri de la pensée écologique que leur apportaient René Dumont, Serge Moscovici, André Gorz, ils ont sottement écarté Nicolas Hulot - avec lequel Edgar Morin a publié en 2007, chez Tallandier, L’an 1 de l’ère écologique, NDLR. Je conçois qu’un mouvement écologique rénové puisse exercer un rôle éclairant et stimulant, mais n’est-ce pas surtout hors parti que se sont développées les vraies forces écologiques, la pratique agro-écologique, le mouvement Colibri de Pierre Rabbi, l’action politico-culturelle de Philippe Desbrosses, les éco-quartiers, les Amap, ou encore les élans spontanés d’une jeunesse qui s’est portée sur le terrain contre le barrage de Sivens ou l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ?

Finalement, l’enjeu de la planète et la nécessité de bouleverser nos raisonnements peuvent nous exhorter à réconcilier deux formes de progrès aujourd’hui trop souvent antithétiques : le progrès technologique - qui n’a jamais atteint de tels niveaux - et le progrès humain - loin d’épouser une courbe comparable si l’on en juge « l’état » de l’humanité...

Le préambule à cette réconciliation est la régulation du progrès scientifique et technologique. Du nucléaire aux manipulations génétiques, l’absence de régulation ouvre la porte aux plus grands périls. Y compris sociaux et humains. Comment faire œuvrer de concert progrès technologique et progrès humain tant que les dynamiques de l’un et de l’autre seront à ce point dissociées ? En effet, la science, la technique, l’économie sont « dopées » par une croissance aussi impressionnante qu’incontrôlée, alors que l’éthique, la morale, l’humanité, sont dans un état de barbarie lui-même croissant. Et le pire désastre est à venir : les prodigieuses capacités de la science annoncent la prolongation de la vie humaine et la robotisation généralisée, programmant là à la fois une arriération des rapports humains et un état de barbarie inédit. Voilà le suprême défi pour l’humanité.

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11.
Edgar Morin s’exprime à ‘Nuits Debout’ – DocumentLe blog d’André’ (Un site utilisant le réseau Blogs Des Nuits Debout). icioula. Publié le 6 mai 2016 - Catégories Mes participations - Étiquettes vidéo

J’ai extrait cette vidéo du direct de TV DEBOUT, le 05/05/16. Rare sont ceux ou celles qui s’intéressent à l’avenir de Nuit Debout avec à la fois bienveillance et en même temps une certaine exigence… Il insiste sur l’ancrage local, et je trouve que dans cette période où les nuits debout se lancent dans des actions tout azimut au lieu de chercher à se fonder, ses propos donnent un éclairage intéressant. J’ai recadré la vidéo, Xavier Renou montrant sa tronche dans toutes les occasions me fatigue… En passant, je suis étonné des formes tellement conventionnelles que prennent les tv alternatives, elles singent les médias dominant sans vergogne, elles font « Comme à la télé », aucune réflexion sur la dimension politique du dispositif… Cette réflexion là semble partie dans le caniveau… Ensuite j’ai été étonné que ce http://as.nuitdeblog.top/2016/05/06... ne soit suivi que par 150 personnes… C’est signe de quoi ?

L’original de la vidéo sur laquelle s’exprime Edgar Morin est là : http://as.nuitdeblog.top/2016/05/06/edgar-morin/

Source : http://as.nuitdeblog.top/2016/05/06/edgar-morin/

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12.
Edgar Morin : ’Nous traversons une crise profonde de civilisation’ - Par Dalila Kerchouche | Le 11 septembre 2016 – Document ‘madame.lefigaro.fr’. Photo

Comment préserver sa vitalité quand l’actualité nous angoisse ? Comment vivre et aimer dans un monde de plus en plus violent, injuste et tumultueux ? À 95 ans, le philosophe Edgar Morin nous donne des raisons d’espérer.

En ce moment [Madame Figaro lance sa collection de tote bags, mugs et tabliers de cuisine].

Madame Figaro. - Charlie Hebdo, le Bataclan, Nice, Saint-Étienne-du-Rouvray… Cette soudaine proximité de la violence nous sidère. Où puiser l’énergie de continuer à vivre dans ce chaos ?

Edgar Morin. - D’abord dans l’immense compassion que l’on ressent pour les victimesde ces attaques, en particulier ce vieux prêtre de 85 ans assassiné dans son église le 26 juillet dernier. J’ai aussi été très marqué par les attentats du 13 novembre 2015. Ce soir-là, j’ai vécu en direct l’ahurissement, l’effroi, l’horreur. Comme beaucoup, j’étais angoissé pour mes proches, car mes petits-enfants fréquentent l’Est parisien. Mais très vite, j’ai ressenti le besoin d’analyser, de comprendre, de contextualiser. Ces événements dramatiques nous bouleversent et nous questionnent. Nous vivons désormais avec une épée de Damoclès sur nos têtes.

Face à cette menace indéterminée, qui peut frapper partout, chacun se demande : comment réagir ? Si l’on se répète que l’on risque de mourir en prenant le métro, le bus, quand on se rendau cinéma, à un festival ou à un concert, on va s’auto-empoisonner. C’est le but de Daech. D’ailleurs, je n’aime pas le mot « terrorisme », car il n’exprime que la terreur qui nous envahit. Nous les appelons terroristes car nous sommes terrorisés. Ce sont tout d’abord de terrifiants fanatiques. C’est notre terreur qu’il faut dominer. La peur aveugle conduit à croire coupable toute une religion ou tout un peuple, et nous empêche d’avoir une vision lucide de l’ennemi.

Comment dépasser l’angoisse que suscite l’actualité ?

La peur, je l’ai ressentie fortement pendant la Seconde Guerre mondiale, quand j’ai commencé à mener des actions clandestines dans la Résistance. Mais elle a diminué lorsque je me suis habitué à ces actions, alors que je risquais à tout moment d’être arrêté par la Gestapo. Comme avait dit André Malraux : « Le courage est affaire d’organisation. » Aujourd’hui, la première réponse est de reprendre le cours organisé de sa viequotidienne. La peur s’apprivoise en vivant pleinement, en continuant d’aimer, de travailler, de sortir, de voir ses amis…

À 95 ans, malgré les guerres et les atrocités que j’ai vues, j’aime la vie plus que jamais. Chaque jour, je m’émerveille d’un rien, en regardant les feuilles des arbres, un papillon qui se pose sur ma fenêtre, en écoutant les symphonies de Beethoven… La nature, l’amour, l’art, tout m’emplit de joie. La vie est un mélange de merveilles et d’horreurs. Si vous appréciez intensément les premières, vous puiserez en vous l’énergie de vous révolter contre la noirceur du monde. Au fond, ces événements nous font prendre conscience que plus nous sommes menacés, plus nos libertés nous sont chères, et plus nous devons les défendre.

Contre quoi faut-il résister ?

Edgar Morin. Photo Jean-Luc Bertini/Pasco

Deux barbaries différentes nous menacent. La première, ancienne, est charriée par toute l’histoire humaine : c’est la haine, le mépris, le meurtre, la torture. Naïvement, nous l’avons cru éliminée avec la fin du nazisme et du stalinisme. Mais au début des années 1990 ont éclaté les guerres de religions, notamment en ex-Yougoslavie. Aujourd’hui, cette barbarie archaïque s’incarne surtout dans une organisation criminelle, Daech, qui nous menace sur notre propre sol.

À nouveau, les formes agressives de la religion et de l’ethnie suscitent ou nourrissent des conflits. Voyez la Syrie, entre autres. L’autre barbarie, glacée, froide, est l’hégémonie du profit, du calcul et de l’anonymat. Les milieux officiels croient tout connaître par le chiffre, par le taux de croissance, par le PIB et les sondages d’opinion… Or les chiffres restent à la surface de nos réalités humaines. Aucun ne mesure la souffrance, le bonheur ou le malheur.

Depuis plusieurs décennies, vous explorez les affects de la société française. Qu’est-ce que cette période tourmentée nous apprend de nous ?

Nous sommes entrés dans une époque, pas seulement d’incertitudes, mais d’angoisses. Pendant longtemps, jusqu’au siècle dernier, on croyait que le progrès était une locomotive qui nous conduirait vers le mieux. Avec les dangers écologiques et l’incertitude du lendemain, on a perdu la foi dans ce progrès. Il n’y a plus le futur promis. Dans le même temps, les solidarités anciennes, celles de la famille, du village, de la paroisse et du travail, s’érodent inexorablement. Or nous vivons dans une période de mondialisation, où tous les êtres humains, sur tous les continents, affrontent les mêmes dangers - la dégradation de la biosphère, la multiplication des armes atomiques, les tendances fanatiques, ethniques ou religieuses, qui sont multiples, et pas uniquement islamistes.

Les inégalités s’accroissent, et pas seulement dans les pays du Sud : elles augmentent chez nous aussi. Tous ces périls devraient nous rendre plus solidaires. Ce n’est pas le cas. Nous traversons une crise profonde de civilisation. Même ceux qui jouissent du confort matériel et de la société de consommation ne se sentent pas toujours heureux, car ils vivent sans perspective, sans foi, sans idéal. Aujourd’hui, Daech s’engouffre dans cette brèche et s’empare des esprits les plus vulnérables pour les retourner contre nous.

Qu’est-ce qui maintient l’espoir en vous ?

Je pense souvent à cette phrase du poète Hölderlin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. » Après chaque attentat, les manifestations de compassion et de fraternité se multiplient, comme la marche du 11 janvier, après les attaques contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. Plusieurs rassemblements interreligieux ont eu lieu dans les églises et les mosquées après l’assassinat du père Jacques Hamel à Saint-Étienne-du-Rouvray. Hélas, pour l’instant, cette fraternité éphémère s’éteint vite. Nous alternons des périodes de léthargie et de sursauts de fraternité.

Pourtant, je garde l’espoir que cette violence réveille durablement en nous une humanité engourdie. Qu’elle nous pousse à nous questionner, à restituer un sens concret, vécu, aux mots « liberté », « égalité » et « fraternité ». Il faut comprendre notre communauté de destin face à la barbarie daechiste, parce que nous sommes tous des victimes potentielles de cette folie meurtrière. Et cette conscience devrait nous unir.

De quelle manière peut-on permettre à cette fraternité de s’épanouir davantage ?

Edgar Morin. Photo Jean-Luc Bertini/Pasco

Prenez la devise républicaine : la liberté et l’égalité peuvent s’imposer par la loi ; pas la fraternité. Elle doit venir de l’intérieur des citoyens. C’est là le problème. Pourquoi ?

Parce que dans chaque personne coexistent deux logiciels. L’un est égocentrique, c’est le « moi, je » - et il est vital : il faut se nourrir et se défendre. L’autre, qui apparaît dès la naissance, c’est le « nous », et nous avons besoin d’autrui, de l’amour, de la famille, de la communauté, pour vivre, grandir et s’épanouir. À l’origine, la fraternité est un sentiment intime, qui naît dans la famille, avec les frères et sœurs. Nous avons encore de petits oasis privés, mais nous avons perdu la solidarité humaine face à la misère et au désespoir.

Prenez le drame des migrants. L’Europe ne remplit pas sa mission d’accueil. Rappelez-vous, lors du désastre de 1940, la moitié de la France a dégringolé du Nord au Sud. On a trouvé le moyen d’accueillir ces réfugiés. Dans le Monde, Nicolas Hulot explique que nous avons perdu une partie de notre humanité dans notre indifférence, pire notre répulsion.

Comment sortir du sentiment d’impuissance et d’accablement que suscite cette tragédie ?
Nous sommes anesthésiés par le flux d’informations qui nous parvient. La multiplication des naufrages en Méditerranée, loin d’accroître notre compassion ou de susciter notre action, nous endort et nous paralyse. Comment trouver un sursaut d’humanité ? Comment retrouver la compassion pour les souffrances de ces réfugiés qui fuient la guerre en Syrie et la famine en Afrique, qui perdent tout, qui parcourent des milliers de kilomètres, qui courent des dangers épouvantables, souvent en étant exploités en chemin ? Si nous nous réhumanisons, chacun, à son échelle, pourrait réaliser des actes concrets de solidarité, comme apporter des couvertures ou du café chaud aux migrants à la gare d’Austerlitz. Si les médias montraient davantage ces initiatives concrètes et positives, elles se multiplieraient.

Le futur de nos enfants nous angoisse aussi de plus en plus. Qu’est-ce qui pourrait les armer pour affronter ce monde tumultueux ?

L’éducation devrait s’appliquer à favoriser le meilleur de l’être humain et à inhiber le pire. Je prône une refonte profonde de l’éducation, centrée sur la mission essentielle telle que l’envisageait Rousseau : enseigner à vivre. Il faut apprendre aux générations futures à se prémunir contre l’erreur et l’illusion, à affronter les incertitudes et à penser de façon globale. L’éducation devrait s’appliquer à favoriser le meilleur de l’être humain et à inhiber le pire. Je crois intimement que la capacité de fraternité existe potentiellement en chacun de nous.

On peut la réveiller en enseignant à nos enfants la compréhension d’autrui. Or nous avons trop souvent une vision mutilée de l’autre, nous en voyons les défauts et les manques pour nous donner toutes les qualités. Si nous apprenions à nos enfants que l’autre, qu’il soit français ou étranger, a les mêmes capacités de souffrance et de bonheur que nous, et qu’il faut respecter sa différence, nous pourrions construire un monde plus juste et plus solidaire.

Face à la raison, quelle place accordez-vous aux émotions ?

Nous avons appris, grâce aux neurosciences, que la raison est toujours accompagnée d’émotion. Nous apprenons beaucoup à travers l’émotion esthétique que nous procurent les films, les livres ou les pièces de théâtre. Dans le fond, la raison glacée est inhumaine, et la passion qui n’est pas contrôlée par la raison nous conduit au délire. Voilà pourquoi je crois à un dialogue permanent entre la raison et la passion. Les vérités nous pénètrent à travers l’émotion.

À 95 ans, quel message essentiel et urgent pensez-vous devoir transmettre ?

Celui de se lancer dans l’aventure de la vie, qui est à la fois belle et dangereuse. On ne peut s’y projeter pleinement que si l’on a en soi des forces d’amour, d’amitié, de conscience et de lucidité. Se réaliser en tant qu’être humain, c’est aller dans le sens de ses aspirations profondes, qui sont de s’épanouir comme personne au sein d’une communauté solidaire et fraternelle. J’aime beaucoup cette phrase de Régis Debray : « Les hommes ne peuvent s’unir qu’en quelque chose qui les dépasse. »

À lire : la Voie (éditions Fayard), Enseigner à vivre (éditions Actes Sud) et Écologiser l’homme (éditions Lemieux, en librairie le 15 septembre).

La rédaction vous conseille :

Xavier Niel et Edgar Morin : ’L’école doit apprendre à vivre’
Salman Rushdie : ’Nous vivons une époque de lâcheté’
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Tags : Edgar Morin, Société, Sociologie, terrorisme, crise, Peur

A propos de l’auteur Dalila Kerchouche : Grand Reporter - Ses derniers articles

Source : http://madame.lefigaro.fr/societe/edgar-morin-nous-traversons-une-crise-profonde-de-civilisation-020916-116157

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Edgar Morin : ’Le temps est venu de changer de civilisation’ Document ‘Le Blog de Frédéric Buffin’ - Présentation du blog : « Chronique d’un jeune retraité disposant encore d’un peu de matière grise pour écrire ».

« Dans un entretien exceptionnel, le sociologue et philosophe Edgar Morin ausculte, du haut de ses 94 ans, l’état du monde et celui de la France. Economie, Front national, islam, fanatisme, immigration, mondialisation, Europe, démocratie, environnement : ces enjeux trouvent leur issue dans l’acceptation du principe, aujourd’hui rejeté, de ’complexité’… » - Voir http://acteursdeleconomie.latribune.fr – Source : http://www.fredericbuffin.fr/2016/02/edgar-morin-le-temps-est-venu-de-changer-de-civilisation.html

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13.
Pour Edgar Morin ‘résister’ est un mot très actuel, avec la revue ‘ENTRéE’

EDGAR MORIN : ’Pour moi, résister est un mot très actuel’ - Propos recueillis par Priscille de Lassus et Thomas Lapointe – Document revue ENTRéE – Non daté.

Longtemps que l’on attendait ce rendez-vous. L’occasion de rencontrer ce grand monsieur de 90 ans, l’homme qui forgea sa pensée complexe et son esprit solide en prenant appui sur une existence engagée. Edgar Morin dénonce les barbaries modernes au regard des paranoïas d’antan. Et si « les formes de résistance ont évolué », opposition et protestation doivent se réaffirmer au sein même de la Cité. L’art participe de cette lutte accompagnant tant les tournants historiques que la vie au quotidien. Photo.

ENTRE : Qu’est-ce que résister au juste ?

Edgar Morin : Résister, sur le plan mental, psychologique, c’est se refuser à accepter des choses que l’on pense mauvaises, viles, dégradantes. Lorsqu’en juin 1940, il y a un message prônant la collaboration, résister psychologiquement c’est se dire « non, voilà une situation que je ne peux pas accepter et voici une politique que je trouve très mauvaise ». Puis la résistance devient active par la protestation. Cela a commencé pour moi en faisant des inscriptions à la peinture sur les murs de la ville de Toulouse où j’étais à l’époque : « À bas Pétain », « À bas Laval » ; c’était aussi de distribuer des tracts dans les boîtes aux lettres… Seulement attention, si la résistance est un non à quelque chose qu’on veut vous imposer, ce non implique ainsi un oui, dans ce cas-là, un oui à la liberté ou à la libération.

ENTRE : Sous l’occupation résister signifiait mettre sa vie en danger…

EM : Et pire, car si on était pris et torturé on avait peur de dire des choses qui trahiraient le mouvement. C’était plus que la vie qui était en jeu, c’était l’honneur. Aujourd’hui si un risque vital se présente, peut-être que je ne l’affronterai pas de la même façon. Mais à l’époque j’avais 20 ans et j’avais très bien compris que pour vraiment vivre, il fallait risquer la mort et que sinon c’était survivre, c’était comme ramper.

ENTRE : À la libération la résistance changeait de visage, devenait moins risquée…

EM : Après j’ai pratiqué d’autres résistances qui ne présentaient pas les mêmes dangers. Par exemple, la guerre d’Algérie, du reste où je n’étais impliqué dans aucun réseau, mais par mes textes, mes prises de position, les comités auxquels j’ai appartenu, c’était une résistance. Il y avait peut-être d’éventuels dangers si les généraux fascistes prenaient le pouvoir. Oui, il y a eu une tentative de mettre une bombe dans l’appartement où j’habitais à l’époque, qui a échoué. Mais disons que je n’ai plus eu à affronter de danger physique. Et puis j’ai résisté, après ma rupture avec le parti communiste et la révolution hongroise, au communisme stalinien qui semblait de plus en plus fort, de plus en plus triomphant, mais là aussi c’était par mes textes, mes engagements…

ENTRE : Bref, les formes de résistance ont évolué...

EM : Il faut dire qu’à l’époque il y avait une fraternité entre ceux qui résistaient, même quand ils appartenaient à des mouvements différents et qu’il y avait des conflits d’idées. Actuellement même si l’on pense pareil, nous sommes très dispersés, il n’y a pas ce sentiment qui nous unit. Avec Hessel, on voudrait contribuer à une sorte de mouvement citoyen. D’ailleurs, c’est un petit peu ce qui se passe avec le mouvement des Indignés en Espagne.

ENTRE : Si résister aujourd’hui semble moins dangereux, est-ce plus facile pour autant ?

EM : En 2011 les choses sont plus diffuses, il est plus difficile de prendre conscience des différentes menaces, on est comme des somnambules. La jeunesse est en désarroi, les vieux sont désabusés, ils ont cru à la civilisation occidentale, à la démocratie, à toutes les promesses, à la croissance... Mais ce qui est positif, c’est qu’un tout petit cri comme Indignez-vous réveille les jeunes, les sorte de la léthargie, c’est un premier pas.

ENTRE : Vous citez le livre de Stéphane Hessel : quelle a été la place de votre livre par rapport au sien ? Sa sortie fut concertée ou n’était-ce qu’un hasard ?

EM : Ce n’était pas concerté. Hessel a publié son livre et le mien est arrivé un peu après. Pour lui, les interviews se sont multipliées. Et lorsqu’on lui disait que ça ne suffisait pas de s’indigner, il répondait « lisez donc le livre d’Edgar Morin ». Autrement dit, il a été le grand supporter de La Voie. On a décidé d’écrire ensemble un petit livre, Les chemins de l’espérance, qu’on est en train de terminer, pour montrer que même en France où il y a une telle dépendance de la mondialisation, on peut conduire une politique intelligente et autonome.

ENTRE : Notre époque est inquiétante, vous dites que deux formes de barbaries menacent…

EM : La première forme de barbarie, c’est une barbarie qui vient du fond de l’histoire, qui est le mépris, qui est la haine, qui se manifeste par le racisme, la xénophobie. C’est cette barbarie qui déferle aujourd’hui sur la planète et qui menace l’Europe de l’intérieur. Vous savez, j’ai vécu l’impensable : le pays le plus cultivé d’Europe, qui était l’Allemagne, qui a produit les plus grands philosophes, les plus grands musiciens, où il y avait une culture formidable à l’époque de Weimar, ce pays a sombré dans la plus grande barbarie. À la suite d’une crise économique mondiale, c’est légalement qu’Hitler vint au pouvoir. Depuis ce temps-là, je n’exclus pas qu’ici en France dans des conditions de dégradation, il puisse y avoir, non pas un équivalent de l’hitlérisme, mais quelque chose qui soit très barbare, envers les immigrés, les gens d’origine étrangère… D’ailleurs, moi qui vais rarement manifester (je ne suis plus tout jeune) la dernière fois où je suis descendu dans la rue c’est après que le président Sarkozy s’en soit directement pris aux Roms. Ça m’a tellement indigné qu’il désigne ce peuple martyr depuis des millénaires et qui encore aujourd’hui est victime du mépris que j’y suis allé.

ENTRE : Si la première barbarie vient du fond de l’histoire, la deuxième elle, serait moderne ?

EM : Oui, elle vient de notre civilisation actuelle, de la technique, de la manipulation, du déferlement du capitalisme financier. Née en Occident elle déferle sur le monde, nous dégrade, nous menace et menace l’humanité. Ces deux barbaries sont très unies. Vous comprendrez donc que pour moi, résister est un mot très actuel.

Représentation d’une oeuvre artistique

ENTRE : Et l’art participe de cette résistance ?

EM : Si je reprends l’exemple de l’Occupation, l’art résistait par la poésie, partout dans les systèmes dictatoriaux ou totalitaires… en Union soviétique notamment. La poésie peut plus facilement déjouer la censure et plus facilement circuler. Bien entendu il y a toujours un risque que l’art se transforme en propagande. Aragon a versé là-dedans, il a construit de magnifiques poèmes sur la résistance puis écrit des poèmes staliniens absolument grotesques. La musique ou la peinture ont aussi un rôle à jouer. Prenez la « Symphonie de Leningrad » de Chostakovitch, jouée en Union Soviétique, mais aussi dans le monde entier, elle a retranscrit et répandu la représentation de la ville de Leningrad luttant durant le siège qui dura 3-4 ans en 1941. La peinture aussi peut exprimer des idées profondes. Face à une peinture très banale qu’on appelait le réalisme-socialisme qui était nulle, d’autres peintures ont fait front. Le Guernica de Picasso, c’était un acte de résistance au bombardement nazi sur la ville de Guernica.

ENTRE : L’art résiste donc, car il fait passer des messages et a valeur de témoignage. L’art n’est pas seulement des grands combats, il est aussi nécessaire au quotidien…

EM : Ma conception est que la vie est une alternance de prose et de poésie. La prose renvoie aux choses obligatoires et emmerdantes, tandis que la poésie c’est ce qui nous exalte personnellement. On ne doit pas considérer l’esthétique comme un luxe, mais comme partie intégrante de la vie. L’art vous invite à mieux jouir de la beauté des montagnes, de la mer, des spectacles… il contribue à cette poésie de la vie dont je vous parle et c’est en ce sens qu’il est fondamental et pas secondaire. Le roman n’est pas du tout un divertissement ou un luxe, il a une fonction de connaissance. Là où les sciences objectives montrent des individus sans jamais connaitre leur subjectivité, le roman permet d’entrer dans la tête des personnages, dans leur vie quotidienne, dans leurs passions.

ENTRE : Quelque chose se joue donc entre l’homme et l’œuvre d’art…

EM : Tout ce qui est esthétique peut à la fois nous faire goûter ce qu’il y a de merveilleux dans l’univers, dans la vie et en même temps nous faire affronter l’horreur, les tragédies. L’art rend à la fois horrible et beau, nous fait à la fois souffrir et jouir. Shakespeare offre la beauté du spectacle qu’il dépeint tout en nous confrontant aux problèmes les plus terribles. C’est dans Macbeth qu’il y a cette réplique absolument désespérée qui dit que la vie est une phrase racontée par un idiot qui ne signifie rien, qui est pleine de bruit et de fureur…

ENTRE : Pensez-vous que cette capacité d’émerveillement dont vous parlez est toujours aussi intacte ou qu’elle est altérée ?

EM : Elle est sous-développée, atrophiée, elle n’est pas assez stimulée. Il y a ceux qui la ressentent plus fortement que d’autres, cela dépend des individus… Reste qu’il faut soutenir, favoriser les autodidactismes. Prenez-moi, je ne me considère pas du tout comme un cas exceptionnel, ma famille n’avait pas de culture. Mon père adorait les chansonnettes, ma mère aimait beaucoup les airs d’opéra, mais un jour j’ai eu un éblouissement : j’ai entendu la Sixième Symphonie de Beethoven. Quand j’étais môme, je passais mon temps au cinéma, quelques films m’ont suffisamment marqué pour que je devienne cinéphile. Je lisais des romans d’aventures, de cape et d’épée, et je suis tombé sur Anatole France et Dostoïevski… Aujourd’hui je pense qu’Internet peut permettre ce genre de révélations… et d’autres encore.

ENTRE : L’essentiel serait donc de se laisser guider par son instinct, ses prédispositions artistiques ?

EM  : On peut aussi se faire indiquer la voie par un autre. Ça peut être un professeur, un ami, un cousin… Je crois à la contagion par l’exemple. Le changement ne doit pas seulement venir de tout à chacun, mais de l’ensemble de la société. Il faut des réformes dans tous les domaines, qu’on débureaucratise, qu’on crée des maisons de la solidarité…

ENTRE : Reste difficile de parler de nécessité esthétique, notamment dans les milieux défavorisés où seul ce qui se rattache la subsistance est perçu comme utile...

EM : Mais parfois c’est plus fort que tout, il s’agit de coups de foudre. Ainsi de ce cousin éloigné qui vendait des bas et des chaussettes sous des portes cochères dans Paris, il lit les surréalistes et brusquement ça le transforme, change sa vie. Il travaillera aux Cahiers du sud (une revue littéraire à Marseille), traduira Garcia Lorca en français, et deviendra attaché culturel à Buenos Aires... Ou de cet ami de mon père, commerçant, il découvre Rimbaud : c’est le coup de foudre. Il deviendra libraire, ouvrira une librairie rue de Seine, et découvrira même le manuscrit inédit d’Une Saison en enfer. Vous savez, je ne crois pas que le capital culturel se transmette comme le capital fric. Photo.

EDGAR MORIN REVELE SES EMERVEILLEMENTS

Un lieu - La Toscane est le lieu où il y a la plus grande concentration de beauté que je connaisse. »

Une musique - « Le début de la Neuvième Symphonie de Beethoven, ma première découverte classique. »

Une peinture - « Une danseuse de Degas au musée du Louvre, pour sa grâce. »

Une littérature - « Celle de Dostoïevski et de Montaigne. »

Une personne - « La femme que j’aime. »

Un plaisir - « Observer les oiseaux car à leur vue, même le plus rigoureux des philosophes en oublierait son système. »

ENTRéE. Tout savoir sur la revue ENTRéE. Informations pratiques - Pour nous écrire : Revue ENTRE - L’oeuvre est ouverte, 62 rue Pouchet - Hall 3, 75017 Paris – Contact : contact@revue-entre.fr

Source : http://www.revue-entre.fr/?q=content/edgar-morin-pour-moi-resister-est-un-mot-tres-actuel

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14.
Edgar Morin : ’Nous sommes condamnés à résister’ – Publié le 23-05-2015 à 10h06 - Document ‘L’Obs’ Photo - Le philosophe Edgar Morin en 2012. (FRED DUFOUR / AFP)

Qu’est-ce que l’esprit de la Résistance ? Peut-il nous inspirer aujourd’hui ? Alors que le Panthéon s’apprête à accueillir en son sein trois grands résistants, le sociologue Edgar Morin revient sur son propre engagement contre les nazis. Et appelle à rester mobilisé face aux dangers actuels.

« Deux femmes et deux hommes qui ont incarné les valeurs de la France quand elle était à terre. »

C’est par ces mots que François Hollande avait expliqué l’année dernière sa décision de faire entrer au Panthéon quatre grands résistants. Le 27 mai 2015, les cercueils de Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Pierre Brossolette et Jean Zay seront transférés dans la crypte de la montagne Sainte-Geneviève, cette « maison des grands hommes » inventée par la Révolution.

Deux femmes et deux hommes, donc. Quatre figures admirables, quatre vies incroyables, qui vont prendre place dans le roman national. Mais, avec cette entrée groupée, c’est à la Résistance dans son ensemble que la Nation rend hommage. Car, plus que jamais, la Résistance rassemble et fait vibrer. Mais que signifie-t-elle aujourd’hui ? Que faut-il penser du culte officiel dont elle est l’objet ?

Edgar Morin, qui, en tant que sociologue, n’a cessé d’interroger les affects de la société française, fut lui-même un résistant. Entré en 1942 dans les réseaux communistes, il rejoignit le Mouvement national des Prisonniers de Guerre et Déportés (où il croisa Mitterrand) et devint, l’année suivante, commandant dans les Forces françaises combattantes. Né Nahoum, il adopta le pseudonyme de « Morin » pendant l’Occupation.

Pour « L’Obs », il a accepté de confronter ses souvenirs personnels d’hier aux interrogations politiques d’aujourd’hui… - Son entretien est à lire dans le dossier sur ’l’esprit de résistance’ que publie ’L’Obs’ du 21 mai 2015 - en kiosques et dans notre espace abonnés. Pour continuer à lire cet article, testez l’offre à 1€ sans engagement. Je teste-[bibliobs.nouvelobs.com]-[20150519.OBS9170_edgar_morin_nous_sommes_condamnes_a_resister]-[abonnement-mensuel-sans-engagement]] Déjà abonné ? Connectez-vous

Lire également ! : Jean Zay au Panthéon... mais sa persécution continue

Source : http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20150519.OBS9170/edgar-morin-nous-sommes-condamnes-a-resister.html

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15.
Edgar Morin : « La résistance me rend vivant ! » - 14/11/2015 – Document ‘terraeco.net’

Photo - (Crédit photo : Cécile Cazenave pour « Terra eco »)

Dans la nuit du 13 au 14 novembre 2015, la France a été victime d’une série d’attentats dans les rues de Paris ayant provoqué la mort d’au moins 128 personnes. Il nous a semblé, dans cette obscurité, nécessaire de relire les mots du philosophe et résistant Edgar Morin.

« Je crois que, malgré l’adversité, je me sens stimulé de voir que l’on a affaire à deux vieilles barbaries. Celle que l’on connaît, l’ancienne – de la cruauté, de la haine, du mépris –, et la nouvelle – glacée – des calculateurs et des éconocrates. Nous devons résister aux barbaries, qu’elles s’appellent vichysme rampant ou néolibéralisme. Cette résistance me rend vivant. La force qui m’anime vient d’une certitude. Je sens présente en moi l’humanité dont je fais partie. Non seulement je suis une petite partie dans le tout, mais le tout est à l’intérieur de moi-même. C’est peut-être cela qui me donne l’énergie de continuer sur la voie qui est la mienne. Et à un moment donné, sans que vous ne sachiez pourquoi, c’est comme une catalyse, quelque chose se passe, se transforme, bascule… C’est cela, l’espoir. »

- Retrouvez ici l’intégralité de l’entretien - - Signez notre Manifeste

Source : http://www.terraeco.net/Edgar-Morin-La-resistance-me-rend,62476.html

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16.
Critique : Edgar Morin ou la pensée kleenex - Raphael Sorin 25 janvier 2008 - (mise à jour : 5 février 2015)

Max Gallo, entre Jean-Marie Bigard et le « curé des loubards », au Vatican ! Non, il ne s’agit pas d’une séquence du prochain nanar (après Le Miraculé) de l’improbable Jean-Pierre Mocky. Nous sommes dans la très lointaine « réplique », au sens sismique, de l’appel lancé par l’historien en 1981. Sa dénonciation du « silence des intellectuels » fit un bide : peu désireux de se rallier à Mitterrand, les Deleuze, Derrida ou Bourdieu prirent le maquis.

Et qu’en est-il aujourd’hui ? La mort nous a débarrassé de ces pisse-froid freudo-marxistes. Les survivants, guère illustres, seraient-ils moins délicats ? L’un d’eux, en tout cas, semble avoir gagné à la Roue de la Fortune des intellos. Depuis, il ne se sent plus de joie, babille partout, ressasse les mêmes banalités. Vous avez subi son discours, jeunes gens, en vous demandant pourquoi on l’avait sorti du placard. Il en fallait un, inoffensif, prolixe, sympa et… vivant. J’ai repris un de ses vieux livres, Le cinéma et l’homme imaginaire (Minuit, 1956). Cinquante ans avant de seriner « la politique de civilisation », il enfonçait déjà le même clou : « l’analogie du microcosme humain au macrocosme ».

Pour illustrer sa vision de la crise qui mène nos sociétés à leur perte, il a répété ce qui lui semble exemplaire et gravissime, la fin de la « civilité ». Un homme s’effondre sur le pavé. Selon le penseur, on l’aurait relevé autrefois, consolé aussi. De nos jours, il pourrait crever. Contre cette preuve accablante de la férocité d’un monde non civilisé, j’apporterai un témoignage.

Il y a six mois, un matin, j’attends l’autobus 96 rue de Rivoli, avec une dizaine de salariés, dont quelques habitués de cette ligne. Un jeune cycliste déboule sur la voie réservée aux autobus. Il se prend en pleine tronche la portière d’un camion garé contre le trottoir. Le chauffeur, un travailleur lusitanien, a fait une énorme connerie. Il descend aussitôt de son véhicule. La petite troupe de Parisiens s’organise illico : deux usagers, dont moi, jouent le rôle de plots pour avertir les véhicules et les motos de la présence d’un blessé. Les autres l’entourent. Il ne bouge pas, les yeux clos. Que faire ? « Je suis médecin », déclare un témoin (une femme). Elle se penche sur l’accidenté qui gémit. Rien de cassé. Il se redresse, encore sonné. Elle l’examine. « Les cervicales ? Ça a l’air d’aller mais on ne sait jamais. Passez une radio. » Le bus arrive. Le garçon est remonté sur son vélo.

Des scènes semblables, nous en vivons souvent. Une jolie fille casse son talon. Un vieil homme trébuche à un passage clouté. Un gamin échappe à sa mère. Tous auront droit à une main secourable ou à un sourire. Alors, Edgar Morin, on se calme. Il me semble que la vraie violence frappe ailleurs. Elle pousse les cadres de Renault au suicide. Des flics matraquent les Don Quichotte devant Notre-Dame. Et combien d’anonymes se jettent-ils chaque jour sous le métro ? Chaque médaille à son revers. Passée l’euphorie des premiers jours (bénédiction présidentielle, portraits dans la presse, bla-bla à la télévision), Morin a reçu quelques coups de trique. Des philosophes et des sociologues, ses pairs, dont Sami Naïr, coauteur de l’opuscule, Politique de civilisation, paru en 1996, ont modéré son excessive jubilation.

Il comblerait un vide, comme alibi ou subterfuge. Je me souviens qu’il en subit d’autres, des mises au pilori, et saignantes. Ainsi, les méchants situationnistes en firent-ils une de leurs têtes de Turc, le qualifiant de « Versaillais de la culture ». Il était d’ailleurs logé à la même enseigne que Marguerite Duras (« tartine racornie de la déconfiture actuelle du milieu littéraire moderniste »), Léon Trotsky (« homme d’Etat, salaud et imbécile ») ou John Cage (« bouddhiste débile mental »).

BONUS - J’ai assisté, l’autre jour, à une scène rare. J’étais dans une des meilleures librairies de Paris, rive droite. La libraire riait aux éclats en lisant un livre. Elle me le montra. Je l’avais lu. Chronique du règne de Nicolas Ier (Grasset), le dernier pastiche-parodie de Patrick Rambaud —qui s’était fait la main sur Duras, Barthes ou Elena Ceaucescu— est un excellent remède à la mélancolie. Voyez comment il traite le protecteur de Morin : « Le chevalier de Guaino (…) devait coudre les discours et les interventions de Notre Souverain afin qu’il montrât une belle aisance à tous propos et en toutes circonstances. Ce Chevalier, un fonctionnaire d’en haut, sachant les roueries du pouvoir et la manière d’en user, c’était le secrétaire au sens où on l’entendait au XVIIe siècle italien, baroque à souhait. Il écrivait donc au nom d’autrui, ainsi que ces courtisans mieux lettrés que la moyenne qui savaient trousser une lettre ou une adresse au peuple. »

Suivent de nombreux commentaires - © Libération – Source : http://lettres.blogs.liberation.fr/2008/01/25/edgar-morin-ou/

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17. La crise au prisme de la ’pensée complexe’ d’Edgar Morin - Par Robert Juleshttp://www.latribune.fr/journaliste... | 27/11/2015, 17:29 | 1396 mots

Photo - Edgar Morin se voit remettre la Légion d’Honneur par François Hollande, en février 2013. (Crédits : Reuters) La Chronique des livres et des idées. Est-ce son âge vénérable - il porte alertement ses 94 ans - qui lui donne cette capacité à synthétiser une vie de pensée ? En tous les cas, Edgar Morin livre avec son dernier livre « Penser global » (éd. Robert Laffont) une limpide introduction à sa « pensée complexe ».

Dans « Penser global », Edgar Morin revient à ce qui l’occupe depuis des décennies : nous initier à la « pensée complexe ». Le sociologue entend par là non pas une pensée compliquée, mais plutôt une méthode pour se guérir de la tendance à la simplification que nous avons dans notre rapport au monde. « Pour pouvoir créer une voie nouvelle, il faut abandonner totalement la pensée binaire qui règne plus que jamais (...) Celle qui pense ou bien ou bien et non pas et et. », affirme-t-il. Surtout, il faut penser « global », c’est-à-dire articuler le tout et la partie, que nous avons tendance à fréquemment confondre.

Au contraire, Edgar Morin veut relier - c’est l’étymologie de « complexus » - les éléments entre eux en les contextualisant, en les distinguant, pour non pas « détruire l’incertitude, mais la repérer » afin « d’éviter la croyance en une vérité totale. »

L’effet mutilant de l’organisation actuelle du savoir

Une telle « pensée complexe » reste encore largement à développer. Réinscrivant le devenir de l’homme dans l’univers (physico-cosmologique), dans la nature et l’espèce (évolution biologique), et dans son humanité (histoire), l’auteur de cette cathédrale qu’est « La méthode » (6 tomes)souligne l’effet mutilant de l’organisation même du savoir dans nos sociétés modernes : « En règle générale, les sciences humaines sont compartimentées, (...) entraînant de fait une dissolution totale de l’idée d’homme ». Il va jusqu’à critiquer la rationalisation - expression qui peut donner lieu à une confusion, il vise plutôt la pensée statistique - qui, selon lui, peut être source de dogmatisation.

A rebours, cette pensée se veut ouverte - elle devrait inspirer les entrepreneurs des startups -, permettant d’accueillir des déviances dans l’histoire des hommes et de la nature.

« Il y a dans l’histoire humaine un processus qui est à peu près le même que dans l’histoire biologique. Une déviance apparaît qui, si elle se consolide et se développe, devient une tendance, et cette tendance devient une force historique, une force créative, une force décisive dans le processus évolutif. »

Ainsi, le capitalisme se développe initialement en parasite de la société féodale. De même, la machine à vapeur, invention inattendue en 1784 par James Watt, va changer radicalement le sens de l’histoire. Le monde industriel va détruire la paysannerie traditionnelle aux XVIe et XVIIe siècles. L’histoire « avance de travers comme un crabe », procède par destruction. Selon Morin, « la formule de Schumpeter, la « destruction créatrice », est fausse : c’est la création qui est destructrice. »

Repenser le système social

Tout ce travail d’érudition pluridisciplinaire permet au sociologue de pouvoir repenser le système social, notamment en évitant le débat créé par l’opposition individu/collectif. « Le développement personnel sans la communauté et sans l’amour est le développement de l’égocentrisme et de l’égoïsme. Si on a uniquement la communauté, on a l’étouffement de l’épanouissement personnel », rappelle-t-il.

Pour autant la société n’est pas une entité fixe mais une création permanente. « A travers les interactions entre individus s’est constitué un tout social, lequel a produit un langage, formé une culture, puis après les premières sociétés archaïques qui avaient une organisation mais pas d’Etat, sont apparus des Etats, des lois, etc. » Cette dynamique produit en retour ses effets : « Ces qualités émergentes rétroagissent sur les individus parce qu’elles donnent la capacité de lire, d’écrire, de compter grâce à la lecture, au langage ; elles donnent par l’éducation l’ensemble des connaissances minimales nécessaires pour se mouvoir dans la société. »

Le modèle des Etats-nations

Cette histoire des sociétés a établi solidement le modèle des d’Etats-nations. Ce qui peut s’articuler sans problème avec le phénomène de la mondialisation, qui amplifie le processus d’intercommunications, d’interdépendances qui crée « une réalité de nature globale ». Par exemple, le global modifie le local mais un événement local, comme l’attaque terroriste des deux tours de Manhattan, se répercute sur la réalité globale.

Tout ce long détour historique qui a visé, au sens propre, à remettre l’homme à sa place débouche sur une nécessaire interrogation sur l’avenir. Edgar Morin envisage une métamorphose, « pleine de dangers, qui est biologique, informatique et technique », notamment, celle de « transhumanité » que l’auteur ne voit d’ailleurs pas comme « une idéologie, une illusion » mais davantage comme « une possibilité concrète ».

Mais à condition, rappelle-t-il, avec des accents d’un moderne Montaigne, de l’encadrer : « La connaissance sans régulation éthique peut conduire à des utilisations terrifiantes. » Ainsi, l’auteur s’invite dans le débat sur l’immortalité, ou, à tout le moins, d’une longue vie. Comme il rappelle Edgar Morin, et l’interrogation est vieille comme l’humanité, nous ne sommes pas des Dieux : « On peut créer des êtres démortalisés mais non immortalisés par ces processus de rajeunissement. La mort ne cessera de menacer les démortalisés », soulignant que, sur le plan anthropologique, « nous savons que nous sommes mortels, qu’on ne peut pas y échapper, mais quand nous penserons que la mort, indéfiniment retardée, peut être toujours menaçante, la vie sera extrêmement angoissante. »

La montée de la robotique

Autre métamorphose qu’Edgar Morin anticipe, la montée de la robotique : « Sa contribution au confort humain, avec des appartements intelligents, des villes intelligentes permettent de transférer sur les robots beaucoup de tâches fastidieuses, pénibles, de contrôle, de surveillance que nous subissons. » Mais ces métamorphoses ont un envers : « Il est tragique que la métamorphose transhumaine ait commencé sous la poussée du triple moteur scientifique/technique/économique alors que la métamorphose éthique/culturelle/sociale, de plus en plus indispensable, soit encore dans les limbes. »

Une critique des marchés financiers

Si l’on ne peut qu’être stimulé par la réflexion de l’auteur qui prône « une nouvelle politique civilisationnelle », on terminera sur une note critique. La « pensée complexe » réduit l’économie à un excès de rationalisme déshumanisant, et une hubris simplificatrice, là où on aurait pu attendre une réflexion plus profonde sur la signification des échanges, sur l’émergence historique du marché - le commerce -, qui est aussi une création humaine ayant été gage de progrès dans l’histoire.

Edgar Morin réduit en effet la sphère économique à la pure expression de l’intérêt. :

« Nous sommes actuellement dans une civilisation où l’intérêt privé, personnel, est devenu de plus en plus important avec notamment une politique entièrement dévorée par l’économie, inféodée à l’économie, et pas n’importe quelle économie : l’économie qui parle uniquement des intérêts ».

Pourtant, le sociologue souligne dans son livre combien l’homme ne se réduit pas uniquement à cet aspect, il est aussi un homo ludens, un être qui aime le jeu.

Mais il est vrai que l’économie mondiale semble aujourd’hui hors de contrôle. « Contrairement à ce que prédisait la majorité des économistes officiels avant 2008, l’économie peut être sujette à des crises graves dont on ne sait pas quelles suites elles pourront avoir. Une sorte de tumeur s’est développée sur cette économie : la domination du capital financier spéculatif, qui utilise les traders, qui utilise les informations sur les Bourses nationales pour pouvoir spéculer sur l’argent ou sur les matières premières », critique-t-il.

Le terme de « tumeur » est hautement polémique pour une organisation, les marchés à terme, qui sont critiqués pour leurs effets, Edgar Morin oubliant que ces marchés qui existent depuis le Moyen Age sont également un outil de couverture pour réduire les risques liés aux incertitudes. Un sujet qu’avait bien analysé l’un des pères de la sociologie, Max Weber, au début du siècle dernier dans son ouvrage « la Bourse ».

Au delà, cette crise économique inquiète Edgar Morin. Elle peut certes se terminer avec des politiques visant à rééquilibrer les budgets avec des politiques de rigueur, mais c’est peut-être aussi « une crise qui vient des profondeurs de l’évolution historique, pas seulement en Europe et en Occident, mais dans le monde entier. » Plus que jamais, il faut penser global.

Référence : Edgar Morin « Penser global », éditions Robert Laffont, 131 pages, 14 euros. Robert Jules@rajules

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Auteur : Jacques HALLARD, Ingénieur CNAM, consultant indépendant – 21/12/2016

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